Economie, entreprise, industrie Lundi 22 Février 2010 à 18:10
Introduction : la puissance publique à l’heure de la mutation technologique et écologique de l’appareil productif
En Europe et en France, l’industrie souffre d’une crise profonde : destructions d’emplois massives, recul des exportations, baisse continue de sa part dans la valeur ajoutée.
Les politiques menées depuis 2002, loin d’inverser la tendance, l’ont aggravée, faute d’une vision stratégique du rôle et de la place de l’industrie dans l’économie. Alors que la période des Trente glorieuses a été marquée par une politique industrielle volontariste, le libéralisme dominant a conduit par la suite à une large ouverture des marchés. Le mirage de la « nouvelle économie », la perspective prônée par certains dirigeants de multinationales « d’usines sans ouvriers » à partir des années 2000, la logique du « tout délocalisable » au moindre coût et de l’hyperfinance, ont fait disparaître l’industrie des préoccupations de nombreux « leaders d’opinion » et, plus grave, des projets de plusieurs gouvernements.
Le résultat est aujourd’hui tristement visible : l’industrie française et européenne est confrontée à de très graves difficultés structurelles et conjoncturelles. Conjugué à une politique des gouvernements de droite incohérente et mal ciblée, le quasi-monopole du capitalisme financier mondialisé a conduit à une crise industrielle profonde : « l’industrie financière » a chassé l’industrie, comme la mauvaise monnaie chasse la bonne.
Les marchés se sont avérés incapables d’assurer le développement de l’industrie. L’obsession de la rentabilité maximale à court terme, les déséquilibres croissants de la répartition de la valeur ajoutée entre le capital et le travail, le renoncement de l’État à orienter le système productif et limiter l’ouverture des marchés sans aucune exigence sociale et écologique ont produit des effets désastreux non seulement pour l’industrie et les salariés, mais aussi pour les territoires et l’environnement. En outre, la désindustrialisation a provoqué l’éclatement du monde ouvrier et des protections qui accompagnaient les emplois industriels (CDI, conventions collectives, taux de syndicalisation plus élevés).
Les causes profondes de la crise actuelle sont là. La désindustrialisation et les pertes d’emplois massives, non compensées par les services, ont provoqué un recul des salaires et une précarisation des conditions de travail. Ouvriers, employés, mais aussi ingénieurs, cadres de l’industrie et entrepreneurs ont été les variables d’ajustement de trois décennies libérales. Quand la croissance était forte, la question sociale ne devait pas être posée pour ne pas interrompre le cycle. Inversement, quand l’activité chutait, les « producteurs » étaient placés devant l’alternative : le chômage ou l’emploi… La crise actuelle nous ramène à la réalité ! L’industrie et ce qu’elle induit - des services, des centres de recherches, des chaînes de valeur, des bassins d’emploi et de vie -, non sans transformations subies ou choisies, demeurent la substance de notre économie et la colonne vertébrale de notre société. Quand l’industrie régresse, c’est l’ensemble de l’activité qui souffre et qui se révèle incapable de soutenir le progrès social. Dix ans après son adoption, la stratégie de Lisbonne a échoué faute de volonté politique et de coordination économique. L’Europe n’affiche ni un effort de recherche de 3 % du PIB ni une croissance de 3 % par an. La récession qui accompagne la crise actuelle a suivi la croissance molle, inférieure à celle du reste du monde, de cette dernière décennie. Le chômage atteint des sommets inégalés en Europe. Faute d’ambition partagée, l’Europe risque de se marginaliser et d’être reléguée sur un strapontin dans la compétition mondiale. La France doit réagir avec ses partenaires pour briser la spirale du déclin amorcé.
Parce qu’il n’a pas pris la pleine mesure de la crise et parce que le faire l’obligerait à renoncer à servir les intérêts des clientèles pour lesquelles il gouverne, Nicolas Sarkozy se comporte comme si le Conseil européen – c’est-à-dire les nations seules – était en mesure de piloter la stratégie économique de l’Union, en s’appuyant essentiellement sur la politique de la concurrence et de libre-échange commercial. La liberté des échanges et des mouvements de capitaux reste encore la pierre angulaire qui doit assurer la croissance de l’économie. Les quelques mesures de régulation financière récemment envisagées concernent davantage le renforcement des politiques monétaires, budgétaires et fiscales de l’Europe menées jusqu’à présent que la réorientation vigoureuse de sa stratégie pour combattre la crise et ses causes véritables.
L’échec de la stratégie française et européenne, c’est l’échec du néolibéralisme. La désindustrialisation à l’oeuvre révèle la faillite d’une politique centrée sur la seule création d’un « environnement » favorable pour les entreprises et l’innovation, au détriment d’une vraie politique industrielle. Après des années de recul de l’influence de l’Etat au profit du marché, la crise relégitime et redessine le rôle de la puissance publique. Il appelle une nouvelle ambition industrielle. C’est, depuis le 19ème siècle, le sens de l’approche socialiste. C’est, pour le 21ème siècle, l’urgence d’un modèle social-écologique.
Tirons les leçons de la crise! Le marché ne peut à lui seul garantir le développement à long terme d’un système productif efficace et durable, créateur d’emplois, assurant une progression des niveaux de vie, intégrant les impératifs environnementaux et énergétiques.
L’industrie n’a pas besoin de 80 mesures supplémentaires qui viendraient s’ajouter aux innombrables dispositifs existants. Ce n’est pas d’un nouvel empilage sans vision que viendra le sursaut. La France et son industrie, l’Europe et ses entreprises, ont besoin d’une perspective globale et d’une vision stratégique.
La sortie de crise et le retour à une croissance durable – aux deux sens du terme : structurelle et sociale-écologique – exigent une stratégie de développement par et pour l’industrie.
Aucun secteur n’est condamné même si tous vont devoir muter. Il est possible de résoudre les défaillances de performances intra-secteur ou intra-entreprise par des politiques adaptées et volontaristes. L’Etat occupe à cet égard une place centrale. Il finance les grands projets (par des avances remboursables), est présent dans le capital de nombreuses entreprises, est un client majeur pour de nombreux secteurs, et joue un rôle clé dans l’obtention des grands contrats d’exportations.
La France doit prendre le virage d’un nouveau modèle productif, une économie beaucoup plus sobre en consommation d’énergie et moins émettrice de gaz à effet de serre. C’est d’une mutation de l’ensemble de l’appareil de production dont il est question. Une telle conversion ne peut se faire sans la mobilisation de la puissance publique, ce qui peut passer par des prises de participation ou des nationalisations temporaires. Encore faut-il avoir une approche globale de la puissance publique et inscrire le développement industriel dans une perspective à la fois locale, nationale et européenne.
L’échelon européen est aujourd’hui le seul pertinent pour bâtir des champions capables d’affronter la concurrence internationale à partir de filières cohérentes.
L’échelon local, en particulier régional, est le plus adapté pour soutenir, au plus près des réalités du terrain, les tissus industriels diversifiés locaux.
L’échelon national, avec le niveau territorial, doit davantage focaliser son action sur les petites et moyennes entreprises (PME). Les difficultés de l’industrie française s’expliquent en grande partie par le manque de soutien aux PME, qui rencontrent des problèmes de taille, de financement (notamment l’accès aux crédits bancaires : malgré la crise et la manne publique qu’elles ont reçue, les banques ne remplissent pas leur mission qui est d’abord de prêter aux PME) et de dépendance vis-à-vis des grands groupes, alors que la mondialisation financière impose ses contraintes. Nos propositions accordent une place particulière à ces entreprises, qui sont celles aujourd’hui qui créent des emplois, détiennent et développent de nombreux savoir-faire, sont en général non délocalisables, assurent la pérennisation d’un tissu industriel diversifié et présent sur les secteurs d’avenir. Pour mener à bien ce programme, les Régions occupent une place particulière, puisqu’elles interviennent au plus près des réalités des systèmes productifs locaux. La droite défend les spéculateurs et les grands groupes auxquels elle verse de l’argent public sans contreparties. La patrie des PME et des entrepreneurs, aujourd’hui, c’est la gauche.
La puissance publique, de l’Europe aux collectivités locales, doit jouer un véritable rôle d’orientation stratégique et construire un cadre institutionnel et macroéconomique permettant le développement de l’activité industrielle. L’échelon européen, enfin, est le plus pertinent pour bâtir avec nos voisins européens, dans un esprit de coopération renforcée, des champions capables d’affronter la concurrence internationale à partir de filières cohérentes.
Au total, le Parti socialiste propose trois piliers :
- Il n’y a pas d’économie forte sans industrie forte. L’industrie conserve une place centrale dans l’économie. C’est le véritable moteur de l’innovation, des exportations, des services et du progrès social.
- Il n’y a pas d’industrie sans Etats forts.
- Il n’y a pas d’industrie sans une Europe forte. Face à la concurrence des pays émergents et des Etats-Unis, l’européanisation des projets est une condition sine qua non du succès industriel dans la mondialisation.
Les propositions développées dans ce rapport sont issues d’un travail engagé depuis le Congrès de Reims par le Parti socialiste sur les questions industrielles, à travers les travaux et rencontres suivantes :
- le plan de relance du Parti socialiste (janvier 2009),
- le plan pour l’avenir de la filière automobile (janvier 2009),
- le séminaire de travail sur les grandes entreprises publiques (avril 2009),
- le séminaire sur le rôle et les attentes des PME-PMI (juin 2009),
- les rencontres avec les organisations syndicales d’entreprises qui ont sollicité le Parti socialiste,
- les propositions des parlementaires et des élus socialistes et républicains,
- les contributions des groupements et sections d'entreprises (GSE) du Parti socialiste.
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