L'irruption du care dans le débat public
Le care a fait irruption dans le débat public, à gauche et au delà, depuis quelques mois. S'il occupe une place importante dans la réflexion des philosophes, des sociologues et des psychologues depuis quelques années, le débat politique ne s'était jusqu'alors pas emparé de la question.
La résonance qu'a pu avoir l'utilisation du concept par Martine Aubry n'est pourtant pas le fruit du hasard : ces questions étaient à la fois très travaillées et sont apparues à un moment où elles étaient vues comme nécessaires dans la société française. Ruwen Ogien, Fabienne Brugère, Serge Guérin et Frédéric Worms reviennent sur le débat lancé autour du care et expliquent ce que révèle sa place prise dans le débat public.
Serge Guérin : Pour moi, deux raisons expliquent la place prise dans le débat public par cette notion de care. En premier lieu, je crois que le care permet de redécouvrir la société civile. Non seulement la société civile organisée, mais aussi tout un monde associatif très diffus. Ensuite, le care est apparu sur le devant de la scène conjointement à la fin du cycle de dérégulation, de ce discours prônant plus de concurrence et moins d'État. Or, le care est aussi une façon de « remettre de l'État », mais d'une nouvelle manière. Il doit en outre permettre aux gens de devenir des acteurs, ou au moins des auteurs, ce qui a sans doute participé à l'émergence du débat dans la société.
Fabienne Brugère : Je suis en accord avec l'interprétation de Serge Guérin et j'irais même au-delà. Au fond, la passion qui a entouré le débat autour du care est dûe à la difficulté pour une analyse politique à penser la complexité du social, à prendre en charge la question de la société. En France, on reste souvent enfermé dans un schéma opposant la puissance publique à la société, comme s'il était impossible de conjoindre l'inventivité de la société et la puissance publique. Justement, la notion de care concilie les deux. Elle permet de prendre en compte la question du soin, des services à la personne, de la mauvaise distribution des tâches de soin entre hommes et femmes. Elle institue le rapport au monde associatif et, enfin, permet de redonner une place aux invisibles. Une telle compréhension de la complexité du tissu social est particulièrement difficile à admettre en France.
Ruwen Ogien : Je ne suis ni un spécialiste ni un ardent défenseur du care mais c'est une notion qui m'intéresse du point de vue éthique. J'ai ainsi récemment écrit un papier intitulé « sortir Kant de nos têtes » dans lequel j'analysais la fonction désormais presque réactionnaire de nombreux concepts empruntés à Kant, comme celui de la dignité humaine par exemple. Or, si l'on replace le care dans son berceau philosophique, il fait partie d'un très vaste mouvement anti-théorique dont l'objectif est de contester des éthiques comme celles de Kant ou des utilitaristes. Il leur reproche notamment leur caractère abstrait, leur tendance à ramener toute l'éthique à un principe unique – la raison chez Kant, le bonheur du plus grand nombre chez les utilitaristes -, leur incapacité à faire place au projet professionnel et aux sentiments...
Ce mouvement anti-théorique, que j'appelle l'« éthique à visage humain », est extrêmement large, contient différents courants - dont le care n'est qu'une branche - et influence divers philosophes, comme Alison McIntyre, Bernard Williams ou Charles Taylor. Un effort immense est mené un peu partout pour repenser l'éthique sur des bases différentes que celles des grandes doctrines kantiennes. Il n'est donc absolument pas surprenant que ce débat parvienne jusqu'à nous. Au contraire, cela aurait été étonnant et dommage que ces réflexions n'aient pas d'écho en France.
Frédéric Worms : La notion de care peut en effet être abordée autant sur le plan politique que sur le plan de la philosophie morale. Néanmoins, de manière générale, l'importance du débat suscité par le care révèle l'existence d'un problème de fond dans la société. Ce concept n'a pas surgi par hasard et il est, je crois, fait pour durer : aujourd'hui, les problèmes deviennent très graves partout et pour tout le monde. Face à cela, le care constitue une réelle alternative politique, peut-être même la seule possible, notamment parce qu'il permet de remonter au delà de l'opposition traditionnelle entre des vulnérabilités vitales ou sociales et des injustices politiques fragilisantes. Voilà en quoi ce concept peut nous aider.
Propos recueillis par Pierre Boisson




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