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La transcription politique de l'éthique du care

Si le care est initialement une théorie éthique, il est également important de se demander en quoi ce concept peut-il nous aider à penser et à construire un projet de société.

Aux doutes et aux remarques d'Ernst Hillebrand, Christian Paul, Alexis Dalem et Fabienne Brugère apportent une réponse pragmatique : ni martingale, ni formule magique, le care serait une forme de sur-moi politique surplombant la construction d'un véritable programme politique. Contre la désolidarisation de la société pointée par Ernst Hillebrand, Frédéric Worms passe, lui, par le concept de reconnaissance.

 

Ernst HillebrandErnst Hillebrand : La théorie du care est sans doute très correcte en termes académiques, mais je voudrais exprimer mes craintes sur sa possible transcription politique. Pour moi, le care n'est rien d'autre qu'un nouveau mot, une nouvelle appellation pour recycler cette vieille notion de solidarité sociale qui fut le socle de la gauche traditionnelle des années 80 et 90.

 

D'autre part, le débat autour du care soulève plusieurs questions qui n'ont pas été résolues et auxquelles nous devons réfléchir : le vieillissement de nos sociétés, la « broken society » - ce dysfonctionnement de société que le néo-libéralisme n'a pas su résoudre et a au contraire approfondi - et puis bien-sûr la crise de l'État providence qui porte en elle un double problème de financement et de fonctionnement.

Si ces questions poussent en effet dans la direction de la pensée du care, vers une politique conçue sous l'angle de la responsabilité sociale, cela ne doit pas pour autant nous conduire à oublier le fort processus de désolidarisation qui est à l'œuvre dans les sociétés européennes. Nous vivons dans des sociétés où les gens ne veulent plus être responsables des autres. Un récent sondage de Libération sur la perception qu'ont les français des toxicomanes exemplifie parfaitement ce processus : leur vision est aujourd'hui bien plus négative qu'avant, les toxicomanes étant avant tout perçus comme des responsables de leur dépendance plutôt que comme des malades. Je ne crois donc pas que les gens puissent voter pour un parti qui leur propose d'être solidaires avec des personnes qu'ils considèrent comme des coupables. Voilà donc ma crainte : comment construire un concept politique autour de cette notion de care alors que l'idée même de solidarité tend à disparaître de notre société ?

 

Christian PaulChristian Paul : Justement, c'est une alternative! Une alternative à la société d'aujourd'hui, à la destruction des rapports sociaux, à l'individualisme excessif. Attention, nous n'avons jamais prétendu que le care était une formule magique qui allait refonder l'ensemble du projet politique de la gauche française. Personnellement, j'ai plutôt le sentiment que c'est une idée qui peut mettre en mouvement une philosophie sociale, une manière de repenser les institutions... Le care est en surplomb d'un programme politique : une idée qui nourrit un projet de société plutôt que la martingale d'un projet politique abouti. C'est une notion qui doit nous aider à répondre à la question de savoir quelle société voulons-nous. Or, construire un programme « institutionnel », notamment en termes de redistribution, ne suffit pas. En complément de cette reconquête de la justice sociale, il est aujourd'hui indispensable de recréer du lien dans la société, ce que sous-tend la notion de care.

 

Fabienne BrugèreFabienne Brugère : Le care n'est en effet pas LE programme politique. On pourrait plutôt le voir comme une forme de sur-moi politique, une boite à outils conceptuelle. Les pistes politiques ouvertes par le care sont multiples et s'incarnent par exemple dans le projet de société du bien-être repris par Martine Aubry. C'est l'idée que face au paradigme de la production en Europe, nous devons développer un paradigme du care, c'est-à-dire développer un patrimoine commun et faire en sorte que nos innovations technologiques et scientifiques n'aillent pas dans le sens de la destruction de la planète, afin d'éviter des catastrophes comme celle de BP.

 

Frédéric WormsFrédéric Worms : Pour revenir sur cette question de la désolidarisation des sociétés européennes qu'évoquait Ernst Hillebrand, je crois que l'une des grandes théories avec laquelle le care converge est celle de la reconnaissance. Il existe aujourd'hui une très forte demande de reconnaissance qui doit, à mon avis, passer par des institutions. Il s'agit de reconnaître des rôles sociaux, dont les acteurs sont très souvent locaux – associatifs, interindividuels – tout en les soutenant politiquement. C'est aussi une reconnaissance des vulnérabilités et même, dans un contexte plus large, des grandes injustices internationales.

 

Ernst HillebrandErnst Hillebrand : Je suis d'accord avec ce diagnostic du besoin de reconnaissance mais là encore un vrai problème se pose. La reconnaissance systématique des vulnérabilités alimente la méfiance envers un système qui serait construit « contre les gens ordinaires » : il faut prendre garde à cette idée rampante selon laquelle les lois ne seraient destinées qu'aux « citoyens ordinaires » tandis que les autres ne les appliqueraient pas et recevraient, en plus, le soutien de classe politique et médiatique.

 

Frédéric WormsFrédéric Worms : Ce que vous dites est tout à fait juste et je pense qu'il faut en effet prendre au sérieux ce risque dont les populismes se nourrissent. Mais de quoi se nourrissent-ils exactement? On est critique de la reconnaissance accordée à certains lorsque soi-même on ne se juge pas assez reconnu. C'est sur la base d'un déni de reconnaissance vis-à-vis de soi qu'on critique celle adressée aux autres. C'est pour cela qu'il est impératif que chacun ait sa part de reconnaissance. Au fond, tout le monde veut et doit être reconnu.

 

Fabienne BrugèreFabienne Brugère : En effet, le care n'est pas un sujet minoritaire. La question des soins en France, des services à la personne, de l'égalité homme-femme ou de l'éducation ne sont en aucun cas des questions minoritaires.

 

Christian PaulChristian Paul : Je suis tout à fait d'accord et c'est pour cela que je crois que c'est un concept fédérateur, ce qui ne veut pas dire qu'on écarte des questions minoritaires. Un projet politique qui ne s'adresserait qu'à des minorités serait par définition hémiplégique mais un projet politique qui s'en désintéresserait perdrait énormément au niveau des valeurs...

 

Frédéric WormsFrédéric Worms : : … le care est précisément l'une des seules notions permettant d'articuler ces deux aspects. On peut le revendiquer autant pour soi que pour les autres. On a assimilé le care à de la compassion, à des bons sentiments. C'est au contraire un concept très revendicatif, qui part du refus minimal de certains maux et de certaines injustices.

 

Alexis Dalem : Pour revenir sur les propos d'Ernst Hillebrand, on peut dire que la crise des politiques de solidarité est l'une des raisons qui explique les difficultés de la gauche en Europe. On aurait pu penser que la crise relégitimerait la gauche alors que ce n'est pas le cas : face à la crise, la solidarité n’apparaît pas comme la réponse, alors qu’elle devrait l’être. Il faut se demander pourquoi. Et il faut se méfier des réponses simplistes : ce n'est pas la solidarité qui est refusée en tant que telle. Mais les gens ne croient plus à sa mise en œuvre. Ils pensent que l'État n'en a plus les moyens. Ils voient ces politiques comme favorisant les moins méritants ou les plus faibles. Du coup, ils considèrent souvent qu’ils sont les « perdants » de ces politiques. Ils se représentent la solidarité comme quelque chose qui ne leur profite pas.

Or, le concept de care porte un message différent, selon lequel le soin s'adresse à tout le monde et à tout moment. Il ne s'agit pas seulement de mettre en place des filets de sécurité pour les plus faibles. Il ne s’agit pas non plus de se contenter « d'égaliser les chances » au moment de l'éducation et ensuite de laisser les gens se débrouiller. Il s’agit de considérer la société non pas comme un espace de concurrence et de compétition entre des perdants et des gagnants, mais comme un espace de coopération entre des individus qui, certes, cherchent à s’épanouir individuellement, mais qui peuvent le faire d’autant mieux qu’ils sont aidés, qu’ils s’aident mutuellement et qu’ils aident les autres. Dans ce sens, c'est un concept qui, si on arrive à le préciser politiquement, peut nous permettre de répondre au discours libéral et conservateur d'aujourd'hui et de faire face aux nouvelles vulnérabilités de nos sociétés contemporaines.

 

Propos recueillis par Pierre Boisson