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Le care, acte I

Christian PaulLe souci des autres peut-il prendre place dans un projet de société ? L’attention aux autres devient-elle une question dont s’empare la démocratie ? Oui, et c’est bien le sens du débat hautement politique qui s’est noué récemment en France autour du care, dans ses formes locales ou interpersonnelles que sont le soin ou la sollicitude, mais aussi dans une vision plus globale de l’évolution des institutions et des services publics.

Nous avons voulu faire un premier bilan de cette utile controverse, avec ses incompréhensions inévitables et ses vraies discussions. Au total, on le voit au terme de cette table-ronde, ceux qui ont dénié au care un statut et une force politiques ont probablement parlé bien vite…Ceux qui l’opposent à la conquête de nouveaux droits seront, je l’espère, rassurés par les échanges qui suivent. Sans en faire pour la gauche une formule magique, nous pensons que cette pensée créatrice contribue, avec d’autres propositions, à endiguer le mouvement de fond du néolibéralisme.

Elle n’y suffira pas, bien sûr ! Nous avons aussi à repenser les protections collectives menacées, le système productif en transition ou les régulations de la finance mondiale…Mais la dureté de ce monde ne nous empêchera jamais de vouloir lui redonner une forme humaine et des institutions justes. Le care et la justice sont complémentaires, également nécessaires.

 

Christian Paul, député de la Nièvre et président du Laboratoire des idées


Le care, acte I

 

Fabienne Brugère

Comment le « care », entendu comme l’attention aux autres, peut-il participer à la construction d’un projet de société et servir de « boîte à idées » pour une vision plus humaine et moins technicienne de la politique ?

 

Tout d’abord, le courant du « care » ne saurait se limiter aux mouvements sociaux des années 80 qui l’ont porté fermement dans l’Amérique de Reagan. Il donne lieu aujourd’hui en France et ailleurs à des réflexions sociales et politiques qui ont le mérite d’instituer une contestation du néo-libéralisme américain et d’un présent globalisé.

L’interdépendance et la vulnérabilité y sont comprises comme les traits les plus caractéristiques de notre époque. La première, l’interdépendance, fait de nous tous des êtres mondialement liés pour le pire (l’effet domino de la crise financière, le réchauffement climatique) ou le meilleur (tous les liens dédiés aux autres, des institutions de service public jusqu’aux ONG). La seconde, la vulnérabilité, souligne la différence de plus en plus grande entre ceux qui n’ont rien ou sont prêts à basculer (précarité sociale, mais aussi vitale, naturelle et environnementale) et ceux qui peuvent se croire à vie puissants et performants.

 

L’interdépendance et la vulnérabilité ne frappent donc pas tout le monde de la même manière : toutes les vies ne se valent pas dans le monde néolibéral. Si le « care » désigne la possibilité d’un soin pour chacun quand il en a besoin, il porte aussi une conception de la justice. Certes, c’est une théorie critique à l’égard de la justice abstraite. Si cette dernière s’enracine dans l’idée noble de l’égalité héritée de Kant (aucun de nous n’est subordonné à la volonté d’autrui et ne vient au monde en étant la propriété de quelqu’un d’autre…), elle ne suffit pas pour faire disparaître les assujettissements réels. Le soin est d’abord une manière d’enraciner l’action politique dans les lieux réels d’injustice, d’élaborer des politiques à destination des populations les plus fragiles souvent rendues invisibles et que des programmes mal adaptés laissent de côté. Il s’agit d’introduire le principe de différence pour faire retour sur la diversité des situations d’inégalité, des contextes et produire de l’égalité réelle au plus près des personnes, des institutions et des associations qui sont sur le terrain.

 

Du coup, le débat récent fait apparaitre une avancée possible, et des revendications complémentaires pour la gauche. L’universel n’est plus seulement celui, abstrait, qui valorise exclusivement le sujet de droits, mais aussi un universel concret qui prend en compte le sujet des besoins (un revenu décent, un logement décent, etc. font partie des fondamentaux de toute vie humaine), et l’histoire collective d’une nation (ses échecs précis à réaliser l’universel). Il s’agit d’être vigilant avec ce que le discours sur l’ « universel » peut cacher en réalité : des citoyens de seconde zone, des inégalités hommes-femmes, des situations de grande pauvreté, etc. Réduire les injustices qui sont inacceptables par rapport à l’état général d’un pays et du monde, c’est se donner les moyens de déployer une égalité réelle.

 

Avec le « care », peut s’engager le projet d’une réforme des institutions de soin au sens large, celles qui portent la perspective d’un souci des autres, principalement la santé, l’éducation et le travail social. Ces idées préconisent des institutions qui répondent au caractère profondément différencié du tissu social, tout en étant suffisamment neutres pour ne pas humilier les gens. En matière d’évaluation des politiques publiques (c’est très vrai pour l’hôpital ou la recherche), elles sont à l’opposé de l’esprit actuel de l’évaluation copiée sur le management privé, privilégiant le quantitatif plutôt que le qualificatif, les chiffres plutôt que les compétences réelles des gens au travail, leur capacité à inventer et leurs trajectoires professionnelles. Bref, elles rendent possible d’évaluer de vraies performances et de vrais parcours de vie. Tout comme elles préconisent de prendre soin des personnes, elles incitent à prendre soin des institutions, à prendre soin également des gens au travail, ce qui n’est pas seulement se préoccuper des souffrances au travail, mais repartir des capacités des gens.

 

Ainsi, la pensée du « care » porte avec elle une nouvelle façon de défendre la justice sociale, au service des vies fragilisées, ce qui est, un jour ou l’autre, le destin de chacun. Il ne s’agit cependant pas d’envisager la vie uniquement sous l’angle du « soin », mais de réaffirmer, grâce à lui, de nouvelles urgences sociales et, par delà, d’envisager la possibilité de la mutualité, de la paix sociale, du vivre ensemble.

 

Fabienne Brugère, professeure de philosophie à l'Université de Bordeaux