Le care et l'universalisme
L'une des critiques les plus intéressantes qui est apparue dans le débat public soutient que le care serait à rebours des principes universalistes que la gauche doit défendre. Situant le débat sur le plan philosophique, Fabienne Brugère, Fréderic Worms et Ruwen Ogien se répondent sur l'universalisme du care et sur sa complémentarité ou non avec les théories de justice.
Ruwen Ogien : J'expliquais tout à l'heure comment l'éthique du care s'était construite en opposition aux éthiques kantiennes. Au fond, le care nous demande de faire preuve de sagesse, de ne pas appliquer aveuglément des principes généraux. C'est une éthique qui se veut concrète, en ce sens qu'elle formule des exigences limitées. Et puis c'est une éthique sensible aux grandes questions existentielles – le bonheur, la finitude – et qui doit tenir compte des contingences de la vie humaine comme la fragilité ou l'ambiguïté.
Seulement, la spécificité de l'éthique du care est de ne pas faire de l'impartialité ou de l'universalité le seul critère d'identification du jugement moral. Ce faisant, elle nous prive des moyens de distinguer les jugements moraux – ne pas nuire à autrui par exemple – des jugements sociaux – porter du noir aux enterrements. Pour le care, le critère de l'universalité, fondamental dans la morale kantienne, n'est donc ni nécessaire ni suffisant pour identifier un jugement moral.
J'aborde ici la question éthique mais sur le plan politique, l'éthique du care adresse exactement le même type de reproches à l'abstraction et à l'universalisme de John Rawls et du libéralisme politique.
Fabienne Brugère : Mais la perspective des politiques du care est justement de définir un universel qui ne soit pas l'universel abstrait kantien. Et je ne crois pas qu'il faille opposer les théories de la justice rawlsiennes et la théorie du care. Ce que vous dites est très juste et pourrait être lu dans les premiers textes de Carol Gilligan, mais il ne faut pas oublier qu'il y a une évolution du concept. La fin d' « une voix différente » comme ses textes plus récents tentent justement de promouvoir cette bipolarité entre le care et la justice.
Ruwen Ogien : Il est alors important d'être bien conscient de cette limite et de ne pas faire de l'éthique du care une éthique « attrape-tout ». L'excellent ouvrage de Michael Slote « De la moralité à la vertu » pose cette question fondamentale : va-t-on faire du care un complément des éthiques des droits, un complément « de cœur », ou en faire une doctrine contraire ? Moi je me place dans le contexte de doctrines opposées mais je tiens à souligner que ce n'est pas le destin nécessaire de l'éthique du care. On peut tout à fait la concevoir comme Avishai Margalit dans « la société décente » pour qui elle vient compléter la doctrine de John Rawls. Il prend d'ailleurs à plusieurs reprises un exemple très frappant d'une distribution qui serait juste au sens rawlsien du terme : dans une répartition d'aliments dans un pays du tiers-monde, on donnerait à chacun la part qui lui revient mais on la lui jetterait comme à un chien. Margalit considère alors que l'important n'est pas seulement de distribuer de façon juste mais de le faire de la manière souhaitée, c'est à dire avec le souci de l'autre. Dans ce cas, le care viendrait compléter les grandes théories de la justice.
Christian Paul : Je comprends bien votre angle d'attaque mais je crois que ce que nous essayons d'investiguer va au-delà d'un simple « vernis d'âme » appliqué sur la justice. Je politise volontiers le propos mais je considère qu'il existe un socialisme de la production, un socialisme de la redistribution mais aussi un socialisme de la relation. Oui, il ne s'agit pas simplement de la distribution de la nourriture mais également de la manière avec laquelle on la fait.
Frédéric Worms : Il me semble en effet important et nécessaire de dépasser cette alternative entre théorie de la justice et théorie du care. Ma position est de se fixer sur la racine commune des théories de la justice et des théories du sentiment, de déterminer le dénominateur commun des réponses aux fragilités sociales et aux fragilités politiques. Or, le point commun entre ce que Ruwen Ogien appelle le minimal et le maximal, entre une norme universelle et une éthique qui ne s'adresserait qu'à autrui, est en effet à chercher dans cette dimension relationnelle que vous évoquez. C'est là l'utilité du care, et l'erreur serait de jouer le soin contre la justice.
Ruwen Ogien : Concrètement, qu'est-ce qu'apporterait l'éthique du care sur des questions comme la prostitution ou les sans-papiers ?
Frédéric Worms : L'éthique du care permet de jouer sur deux tableaux : d'une part sur le soutien porté aux sans-papiers ou aux êtres précarisés et d'autre part sur la revendication de l'institution de ce soutien, qui passe nécessairement par des lois. C'est un point fondamental : l'institution des relations de soin est une institution politique qui affirme la reconnaissance d'une fragilité et qui, en même temps, établit des normes.
Ruwen Ogien : Mais alors pourquoi ne pas parler de droits ? Pourquoi ne pas donner des droits aux sans papiers, une chose finalement toute simple ?
Frédéric Worms : C'est ce que je veux dire quand je parle d'institution. Reconnaître une fragilité implique d'instituer des droits. Cela signifie alors que le soin ne se réduit pas seulement au secours concret et direct mais que cela passe aussi par des institutions de justice.
Propos recueillis par Pierre Boisson

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