Connectez-vous

Identifiez-vous :

Avec votre compte
Parti-socialiste.fr

Saisissez votre adresse de courriel
Saisissez votre mot de passe

Avec votre compte
Facebook ou Coopol

Coopol connect
Parti socialiste

Europe et international Mercredi 3 Février 2010 à 17:14

Les auditions de la Commission Mondialisation: Elie Cohen

     Commission              Mondialisation
Atelier sur le Commerce international
Les auditions de la Commission Mondialisation

Secrétariat national-adjoint à la Mondialisation - Janvier 2010



Audition d’Elie COHEN

             

Bio express : Elie COHEN est Directeur de recherche au CNRS, Professeur à l’IEP Paris et Membre du Conseil d’analyse économique (CAE). Il est auteur de : « Le nouvel âge du capitalisme »Fayard, 2005, « L’ordre économique mondial : essai sur le pouvoir régulateur », Fayard, mars 2001, « La tentation hexagonale : la souveraineté à l’épreuve de la mondialisation », Fayard, 1996

Thème de l’audition : Le commerce international

Date et lieu : Mercredi 16 décembre 2009  à 17h30 au Bureau de représentation du Parlement européen 75007 Paris.

 

Animation : Henri WEBER, Secrétaire national-adjoint à la Mondialisation

 

 



Elie Cohen: « La question du commerce international se pose en des termes très différents dans le contexte de l’après-crise. La crise a révélé qu’un certain nombre de modèles de développement, auparavant présentés comme vertueux, ne fonctionnent plus. On prêtait ainsi de nombreuses qualités aux modèles de croissance britannique, irlandais, et espagnol du simple fait que le PIB croissait rapidement dans ces pays. Le PIB britannique, en forte croissance ces dernières années, avait dépassé le PIB français. Les Espagnols se réjouissaient de dépasser les Italiens et de rattraper bientôt les Français. Or, la crise a montré combien ces expériences de croissance soutenue reposaient en fait sur des bases fragiles.
 


LES LECONS DE LA CRISE

 

A la faveur de la crise, il est apparu que le modèle économique espagnol reposait sur un déséquilibre très fort de balance courante nourri par une croissance continue des importations, ainsi qu’une consommation domestique fondée sur un hyper-endettement des ménages. On pensait qu’un tel modèle était soutenable car la dynamique de croissance paraissait « vertueuse » : l’inflation était contenue, les finances publiques s’assainissaient. Or, on redécouvre depuis 2008 que pour pouvoir importer, il faut aussi pouvoir exporter. L’Espagne n’a pas grand-chose à exporter. Elle doit donc réinventer un modèle économique qui repose sur des bases plus solides que ne l’étaient le développement de l’immobilier, du tourisme et l’économie d’endettement.
Le même constat s’applique au Royaume-Uni, qui s’est désindustrialisé et qui a considérablement accentué sa spécialisation en matière financière au cours des vingt dernières années. Certes, contrairement à ce que l’on entend tous les jours, la production industrielle au Royaume-Uni demeure égale à celle de la France : la désindustrialisation a été parallèle dans les deux pays.  Mais le Royaume Uni a également développé les services et notamment la finance au point que celle-ci représente aujourd’hui une part significative de ses revenus fiscaux et près d’un quart de son PIB, alors que la France, en matière de services, s’est plutôt spécialisée dans le tourisme.
Toute la question est d’apprécier les mérites relatifs du tourisme et de l’industrie financière en matière d’économie de services. L’industrie financière fournit des emplois mieux qualifiés et à plus forte valeur ajoutée que le tourisme. Mais la spécialisation financière du Royaume Uni s’est aussi traduite par un déficit de balance courante en constante progression. Les Britanniques prêtaient peu d’importance à la nécessité d’équilibrer leur balance commerciale, tant que leurs produits financiers et le produit de leurs placements à l’étranger permettaient de compenser leurs déficits commerciaux. Pourquoi se seraient-ils inquiétés ? Seules des théories économiques apparemment dépassées – le colbertisme, le mercantilisme – attachaient de l’importance à l’échange de marchandises par rapport à l’échange financier pur. L’équilibre de la balance commerciale n’apparaissait pas comme un objectif à atteindre. 
Or, la crise a infirmé ce raisonnement. Il est apparu clairement que lorsqu’un pays importe beaucoup sans être capable d’exporter, sa monnaie finit par s’effondrer. C’est pour cette raison que le Royaume-Uni redécouvre aujourd’hui les vieilles recettes, comme les dévaluations compétitives, que la France pratiquait lorsqu’elle avait le Franc. Les Britanniques, qui sont en dehors de la zone euro, ont encore à leur disposition les instruments de politique économique traditionnelle que sont le déficit budgétaire, les dévaluations et les plans de rigueur – tous largement utilisés en France pendant les années Giscard et Mitterrand. Malheureusement, le développement économique ne peut pas être durablement fondé sur des dévaluations périodiques de la monnaie.
Le Royaume-Uni doit donc parvenir à restaurer un certain équilibre de sa balance commerciale. Mais paradoxalement, l’Allemagne, dont le modèle économique est présenté comme tout à fait vertueux, doit aussi réviser sa politique commerciale. Ses surplus sont excessifs, ce qui, en économie moderne, est aussi grave que d’entretenir des déficits excessifs. L’Allemagne est totalement tournée vers l’exportation, donc vers le développement de sa base industrielle et de sa compétitivité industrielle. Mais cette spécialisation industrielle s’est faite au prix de la minoration des coûts salariaux et a engendré un considérable déséquilibre économique : toute la croissance allemande des huit dernières années était tirée par l’exportation, alors que la demande intérieure demeurait très faible. Sur la période 2004-2007, la contribution du commerce extérieur à la croissance allemande était d’environ 300%, ce qui signifie que tous les autres éléments du PIB (notamment la consommation et l’investissement) contribuaient négativement à la croissance ! Un tel modèle n’est pas soutenable. Un pays ne peut pas rester systématiquement excédentaire dans un monde où les balances commerciales et les grands équilibres macroéconomiques doivent être réstaurés.
Réduire les grands déséquilibres globaux
La crise a donc révélé l’ampleur des déséquilibres globaux qui se sont installés au cœur de la mondialisation depuis 25 ans. Dans le monde actuel cohabitent des pays systématiquement excédentaires et des pays systématiquement déficitaires. Or, en macro-économie internationale, un tel partage des rôles conduit à un formidable transfert d’épargne des pays excédentaires vers les pays déficitaires. C’est toute l’équation sino-américaine de la dernière décennie : la présence d’excédents systématiques du côté chinois et de déficits systématiques du côté américain a conduit à un transfert quasi-systématique de l’épargne accumulée d’un côté du Pacifique vers l’autre côté. Entre la Chine et les Etats Unis s’est développé un système de transformation et d’intermédiation financière qui captait l’épargne chinoise pour la transférer vers les pays structurellement déficitaires.
L’excédent d’épargne chinoise était détenu par la Banque Centrale qui voulait placer cet argent sans risque. Malheureusement pour la Chine, à l’autre bout de la planète, les investissements réalisés aux Etats-Unis étaient tous des placements à risques. La transformation de l’épargne sans risque en investissements à risques exige qu’à un maillon de la chaîne se trouvent des preneurs de risques. Les récents développements de la finance internationale, tels que la titrisation et les produits dérivés, participent tous de ce même mouvement : le développement d’une industrie du risque destinée à transférer l’excès d’épargne accumulée par les pays excédentaires vers les investissements dans les pays déficitaires. La crise peut se résumer en cette simple équation.
Le défi proposé au monde de l’après-crise est de corriger ces grands déséquilibres globaux. Trois voies sont possibles :
La correction des déséquilibres réels. Pour que les équilibres réels deviennent plus satisfaisants, les pays systématiquement excédentaires devraient l’être de moins en moins et donc stimuler leur consommation intérieure ; tandis que les pays systématiquement déficitaires devraient développer leur épargne. Ce double mouvement doit nécessairement se traduire par une forme de ré-industrialisation des pays déficitaires.

 

La hausse des taux d'intérêt a long terme. Les réserves importantes détenues par la Chine et les autres pays émergents, qui souhaitent placer ces réserves sans risque, exercent une pression à la baisse sur les taux d’intérêts à long terme, dont ont bénéficié les pays qui souhaitaient absorber cet excédent d’épargne. La présence de taux à long terme systématiquement bas a favorisé la stratégie d’endettement pratiquée par certains Etats : elle est donc problématique. 

 

La question du taux de change. Le système économique international a fonctionné jusqu’à la crise car la Chine et les Etats-Unis ont tacitement accepté de maintenir le dollar au niveau le plus bas possible. Ceci était dans l’intérêt bien compris des deux pays : le Yuan faible permet aux Chinois de disposer d’un avantage compétitif à l’exportation (car indexe de fait sur le dollar) et de développer leur appareil productif ; tandis que le dollar faible permettait aux Etats-Unis d’importer des produits chinois à bas coût, et donc de limiter l’inflation (on parle alors de « désinflation importée »).  Ce système permettait également aux Etats-Unis de renouveler leur appareil productif et d’accroître leur productivité, en étendant leurs chaînes de valeur et en délocalisant une partie de leur activité.

 

Ce modèle a fonctionné jusqu’en 2008, mais la crise en a révélé les graves dysfonctionnements. Aujourd’hui, la correction de ces déséquilibres réels, monétaires et financiers représente un chantier considérable. La correction des déséquilibres réels, par exemple, exigerait que des pays fortement désindustrialisés comme les Etats-Unis se réindustrialisent ; mais on ne se réindustrialise pas du jour au lendemain. La France, dont seulement 14% de l’emploi est de l’emploi industriel, ne redeviendra pas non plus une nation industrielle dans un avenir proche.

Le premier enseignement de la crise est donc le suivant : la crise de 2008 est le produit de déséquilibres macroéconomiques globaux, avec lesquels il faudra vivre encore quelques temps, mais qui doivent être corrigés car ils ne sont pas soutenables.
 

 

LES SOLUTIONS PROTECTIONNISTES

De 1945 jusqu’à la fin de la guerre du Vietnam, le libéralisme américain fut un facteur de développement du commerce international. Au cours de la même période, des pays comme le Japon et la France demeuraient protectionnistes, mais cela ne dérangeait pas outre mesure les Américains qui acceptaient que leur marché soit ouvert aux produits étrangers. Il n’était alors pas question de « globalisation financière » : le monde s’ouvrait d’un point de vue économique mais demeurait fermé financièrement. 

La période suivante, qui s’étend de la fin des années 1960 jusqu’à la fin des années 1980, voit les pays s’intéresser de plus en plus à l’organisation et à la régulation du commerce international. Les Etats-Unis développent les contentieux commerciaux, notamment avec le Japon et l’Europe qui ont « rattrapé » l’économie américaine et qui en sont devenus des concurrents. Face à la globalisation économique, les premières instances de régulation sont mises en place pour organiser le commerce international – mais il n’est toujours pas question de globalisation financière.

Une troisième période commence à la fin des années 80 et dure jusqu’à la crise. Elle voit s’accélérer la globalisation économique avec l’entrée de la Chine dans l’OMC et la croissance explosive du commerce international. En même temps, la libéralisation et la déréglementation financière, l’abaissement des barrières aux mouvements de capitaux et surtout le développement de l’innovation financière conduisent à une véritable globalisation financière. Or, les Etats font le pari qu’il est possible d’accélérer la globalisation économique et financière sans mettre en place les outils de gouvernance globale nécessaires à sa régulation. La question de la gouvernance est reportée à plus tard.

C’est pourtant l’absence de régulation et de gouvernance globales qui est responsable de l’apparition des grands déséquilibres et de l’éclatement de la crise. C’est elle, en effet, qui a permis à la Chine d’accroître considérablement ses excédents commerciaux tout en maintenant la non-convertibilité de sa monnaie et en pratiquant un contrôle des changes particulièrement intransigeant. On sait même qu’à la faveur de la crise, la Chine a mis en place des politiques de crédit facile ou des équivalents en termes de subventions pour les entreprises exportatrices chinoises. Ceci ne peut plus fonctionner.

Le monde ne peut demeurer déséquilibré, avec une absence de gouvernance adéquate et des opinions publiques de plus en plus hostiles à la globalisation. En France – un pays qui, certes, a toujours été hostile à la mondialisation – les individus ne perçoivent même pas les effets bénéfiques de la globalisation en matière de consommation, alors que les Français se ruent sur les biens de consommation fabriqués en Chine . Dans leur comportement de consommateur, les Français ont bien saisi les bénéfices de la mondialisation mais au niveau de l’opinion, la perception de l’économie mondialisée et de ses effets sur l’emploi, la croissance et la consommation demeure négative. Même aux Etats-Unis, les jugements sur la mondialisation sont devenus très négatifs, ce qui est un phénomène nouveau. Il faut tenir compte de ces perceptions dans le choix des politiques économiques.

Le deuxième enseignement de la crise a donc trait aux changements de perception dans l’opinion : les consensus domestiques en faveur de la mondialisation s’érodent, dans le contexte d’une crise financière qui a révélé des déséquilibres globaux persistants.
Face à ce constat, trois scénarios de sortie de crise sont possible.

La première solution consisterait à aligner les instruments de la gouvernance globale sur les progrès de la mondialisation. Il faut aller plus loin en matière de gouvernance globale, donc d’intégration économique mondiale, donc de régulation économique mondiale. Ceci nécessite de mettre en place de véritables organismes de régulation internationale disposant d’un pouvoir d’arbitrage et de sanction. Peu d’Etats sont aujourd’hui prêts à accepter un tel bouleversement.
La seconde solution serait d’instaurer à l’échelon inférieur, celui de la région, les instruments adéquats de régulation et de gouvernance. Ceci serait synonyme de forte intégration  économique et politique au niveau régional, par exemple au niveau européen, l’Europe étant la région où la régionalisation est aujourd’hui la plus accomplie. Mais, l’Europe a été absente et inexistante face à la crise. Elle a été incapable de définir de nouvelles règles de fonctionnement et de mettre en place le dispositif qui lui aurait permis de répondre à la crise de manière coordonnée. Chaque Etat membre continue d’avoir le monopole fiscal au sein même de l’Union. L’échelon régional serait donc l’échelon souhaitable et adéquat pour la régulation, mais l’Europe a été incapable de se hisser à la hauteur des enjeux.

La troisième solution consisterait à redescendre au niveau national, c’est-à-dire à « déglobaliser » en adoptant des scénarios protectionnistes ou bilatéralistes. Je ne crois pas non plus à ce scénario. Les systèmes économiques sont beaucoup plus intégrés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient dans les années 1930. Cette intégration est de plus en plus fine et de plus en plus poussée. Le développement économique des vingt-cinq dernières années a eu pour conséquence principale l’éclatement des chaînes de valeur dans une grande diversité de pays, ce qui signifie que l’intégration industrielle ne peut fonctionner au mieux qu’au niveau régional. Raisonner au niveau national n’a plus de sens, car la reconstruction des chaînes de valeur au sein de nos frontières nationales prendrait énormément de temps et conduirait à une considérable destruction de richesses.
Mais si aucun de ces trois scénarios n’est réalisable, quelles solutions sont possibles ? Je crois que dans les dix prochaines années, les Etats « bricoleront » sans remettre en cause le cadre global, ni le cadre européen. On prendra, ici ou là, quelques « mesurettes » destinées à protéger tel ou tel secteur. Pendant ce temps, le monde se transformera de lui-même. Un ensemble asiatique intégré se constituera autour de la Chine, qui sera devenue, et de loin, la première puissance économique mondiale. Les Chinois seront obligés d’accepter la convertibilité de leur monnaie et le monde deviendra véritablement multipolaire en matière monétaire. Si la lutte contre le réchauffement climatique est prise au sérieux, on assistera également à une forme de déglobalisation et à la création de chaînes régionales de valeur. Les organisations internationales accompagneront, tout en renâclant, cette série d’évolutions.
La troisième leçon chose que nous pouvons tirer de la crise, c’est que le monde a résisté à la tentation protectionniste, en matière réelle comme en matière financière. Plusieurs mesures protectionnistes de détail ont été prises par certains pays, qui visaient à protéger ici ou là les œufs, les poules, les pneus. Mais il ne s’agissait là que d’une poussière de mesures : selon une étude de l’OMC, moins de 1% du commerce international a été affecté par ces mesures protectionnistes. Certes, la crise a bien conduit à un effondrement du commerce international : celui-ci a chuté de 16 à 17% en 2009 par rapport à 2008, un chiffre colossal. L’effondrement du commerce international a été la conséquence mécanique de l’effondrement de la production industrielle, de l’attentisme des grandes entreprises et des problèmes liés au financement du commerce jusqu’aux mesures adoptées au G20 de Pittsburgh. Mais il ne faut pas confondre l’effondrement du commerce avec un retour du protectionnisme : on sait parfaitement expliquer la contraction du commerce international, et celle-ci ne doit rien au protectionnisme.


LA REGULATION DU COMMERCE INTERNATIONAL

 

Je voudrais maintenant expliquer pourquoi les problèmes du commerce international apparus avant la crise existeront aussi après la crise. Avec ou sans la crise, de nombreux problèmes engendrés par la mondialisation tiennent au fait que celle-ci est « bancale ». Dans l’organisation mondiale des échanges, un pôle, le pôle de la régulation commerciale, a été « hyper-développé ». Les autres pôles, par exemple le pôle culturel (représenté par l’UNESCO), le pôle des enjeux du travail (l’OIT), le pôle de la santé (l’OMS) ont été dramatiquement sous-développés. Or, les conflits commerciaux modernes sont rarement de purs conflits commerciaux : ces conflits posent problème parce qu’ils touchent des questions environnementales, sociales, culturelles. C’est ce que j’appelle des conflits commerciaux « plus » : conflit commercial + plus dimension environnementale ; conflit commercial + dimension sociale ; conflit commercial + dimension culturelle. Les cas qui ont le plus défrayé la chronique  comportent toujours un enjeu écologique, sanitaire, social: c’est le cas du bœuf aux hormones, du poulet au chlore, des crevettes «  thaï ». Sans oublier la propriété intellectuelle et l’impact des mesures de protection de la propriété sur l’échange des médicaments et autres produits pharmaceutiques. Comment peut-on régler les conflits d’objectifs qui apparaissent à l’occasion d’une transaction commerciale ?

Pour répondre à la question de la propriété intellectuelle, on a essayé d’objecter un droit humain au principe commercial de protection de la propriété : le droit à l’accès aux soins, notamment dans le domaine du VIH/SIDA. Avant la crise, on se posait donc déjà la question de la réconciliation entre des logiques différentes, et on avait tenté d’agir pour empêcher un nivellement des préférences collectives autour de l’« universel marchand ». Une série d’initiatives avait été prise, notamment dans le domaine de la santé et des médicaments : des licences ont été accordées pour fabriquer localement des médicaments à des prix quatre à six fois inférieurs au prix de la licence normale ; et un dispositif permettant l’accès aussi large que possible à la trithérapie a été mis en place. Ceci avait permis de répondre à la controverse apparue avec la fabrication de traitements génériques du VIH à la fois par l’Afrique du sud et par l’Inde, fabrication qui enfreignait les réglementations sur la propriété intellectuelle. Des réglementations ont aussi été mises en place pour tenir compte d’objectifs écologiques et environnementaux : on a alors admis que la logique environnementale pouvait prévaloir sur la pure logique commerciale. 

Afin de pérenniser ces solutions, certains souhaitaient même aller plus loin, ce qui aurait consisté à donner un poids équivalent aux préférences autres que commerciales en matière de régulation des échanges. Pour cela, il fallait doter les différentes institutions de régulation, sinon un poids équivalent, du moins une capacité à intervenir dans le champ commercial pour au moins faire valoir leurs points de vue. Cette réflexion a abouti à l’idée, que j’ai développée avec d’autres, de mettre en place des principes d’ « inter-régulation » : lors d’un contentieux commercial, à côté du point de vue strictement commercial, les autres enjeux qui peuvent être d’ordre environnemental, social ou autre, devraient être examinés.

Pour cela, il faudrait d’abord qu’il existe autant d’organisations qu’il y a d’enjeux spécifiques à promouvoir. Le grand problème, ici, concerne les lacunes de la gouvernance environnementale. Certes, il existe toute une série de conventions environnementales internationales, mais celles-ci ne peuvent remplacer une grande organisation environnementale internationale, qui n’existe pas à l’heure actuelle.

La seconde condition serait de créer au sein de l’OMC un mécanisme d’avis conforme qui permettrait à différents points de vue d’être exprimés lors d’un contentieux commercial. Lorsque l’OMC traite d’une question qui comporte une dimension environnementale, sociale, ou culturelle, elle devrait systématiquement consulter l’organisation concernée. Par exemple, il n’est pas normal que l’OMC ne saisisse pas systématiquement l’UNESCO lors des contentieux ayant trait à l’échange de biens culturels.

La troisième condition, la plus importante, exige de doter les organisations internationales des mêmes outils que ceux dont disposent l’OMC, afin qu’elles puissent agir de manière aussi efficace. L’OMC s’est dotée d’un système d’arbitrage interne, l’Organe de règlement des différents (ORD) et des moyens d’imposer les arbitrages rendus : c’est la grande différence entre l’OMC et l’ancien système du GATT. Les décisions de l’OMC sont contraignantes et peuvent donner lieu, si elles ne sont pas appliquées, à des mesures de rétorsion.

Le problème, c’est qu’il n’existe rien de tel dans les organisations internationales qui traitent des problèmes du travail, de l’environnement, de la culture. La prééminence de l’OMC tient non pas à l’hégémonie de l’idéologie libre-échangiste, mais au fait que les Etats ont trouvé un intérêt à s’organiser en matière commerciale, et à adopter un système de « police » qui fonctionne de manière efficace. Malheureusement, ils n’ont pas éprouvé le même besoin en matière environnementale, en matière sociale, ou en matière culturelle. Il ne faut jamais sous-estimer cet élément. A la limite, on pourrait presque reconnaître que l’OMC n’est pas une organisation libre-échangiste dans la mesure où elle ne prône pas le libre-échange en soi et pour soi. La dynamique de l’OMC est une dynamique de troc d’avantages mutuels, qui sont consolidés de traité en traité et d’accord en accord. Les Etats échangent des mesures tarifaires agricoles contre des mesures touchant les services ou l’industrie, suivant une logique non pas libre-échangiste mais mercantiliste. Une organisation véritablement libre-échangiste, à l’inverse, tenterait de promouvoir le désarmement douanier unilatéral car elle y verrait le meilleur moyen pour les Etats de bénéficier de produits moins chers, d’accéder aux technologies et de régler d’autres problèmes économiques tout en stimulant la croissance. Telle n’est pas la philosophie des négociations à l’OMC.

Avant la crise, les problèmes ayant trait au système commercial international ont donc été réglés de la manière suivante : avec l’ouverture unilatérale vis-à-vis des PMA, les licences gratuites ou peu coûteuses, les quelques tentatives de renforcer la FAO, l’UNESCO et l’OIT. Mais les Etats ont échoué à se mettre d’accord sur la création d’une OME, tandis que l’ « inter-régulation » et la procédure d’avis conforme dans les contentieux commerciaux n’ont pas vraiment vu le jour.

 

L’ECONOMIE REGIONALISEE

 

Le scénario de la régionalisation économique apparaît idéal au regard des éléments que je viens de soulever. En effet, il n’est pas souhaitable que certains pays soient systématiquement excédentaires et d’autres systématiquement déficitaires en matière de balance commerciale. Le développement économique de certains pays ne peut demeurer complètement extraverti, tandis que celui d’autres pays se fonde exclusivement sur l’endettement. La solution serait de rétablir des balances commerciales équilibrées à l’échelle de la région.
Cela passe nécessairement par une régionalisation des chaînes de valeur. Aujourd’hui, un jean parcourt 17800 km avant d’arriver à son lieu de distribution, tandis qu’un tee-shirt fait plusieurs fois le tour de la planète – du pays où est acheté le coton, à celui où il est filé, puis coloré, etc. Les chaînes de valeur sont devenues globales et continent de s’étendre, car cette extension infinie apporte une optimisation des activités en fonction des meilleurs critères de compétitivité de chaque espace économique. Si les entreprises choisissent de teindre leur coton en Inde et de le couper en Tunisie, c’est qu’elles y trouvent leur intérêt. Le modèle d’économie régionale, à l’inverse, serait un modèle dans lequel l’étendue des chaînes de valeur serait plus ou moins limitée au niveau de la région.
Outre le rétablissement des équilibres commerciaux et monétaires entre les régions, la régionalisation des chaînes de valeur apporterait d’autres avantages au plan environnemental, en matière d’émission de gaz à effet de serre. Un exemple : la France, qui s’est dotée d’une politique volontariste de développement du photovoltaïque, va perdre sa seule usine de panneaux solaires car celle-ci en faillite. La raison est simple : les panneaux importés de Chine et vendus en France coûtent 25% moins cher que les panneaux fabriqués, à prix coûtant, par cette usine française. Pourtant, le contenu en carbone du panneau chinois est neuf fois supérieur à celui du panneau français. Un raisonnement en termes de carbone évité, qui internaliserait le coût du carbone dans les coûts de production, permettrait donc largement d’éliminer la différence de prix entre le panneau français et le panneau chinois. 
La régionalisation économique permettrait de régler les deux problèmes évoqués plus haut – l’acceptation de la mondialisation par l’opinion publique, et la question de la gouvernance – tout en réglant un troisième problème, celui des déséquilibres globaux.  Les échanges et les négociations de région à région seraient mieux conçus, et le système des monnaies régionales pourrait être approfondi. La logique d’intégration réduirait le volume du commerce extérieur, ce qui réglerait certains problèmes en matière de change. Les écologistes, on l’a vu, s’y retrouveraient également. Le système régional présente donc de nombreux avantages, ce qui devrait nous inciter à saluer chaque pas en avant de l’intégration européenne.
Malheureusement, la dynamique actuelle ne semble pas conduire à l’émergence d’un système régional. Nous allons plutôt vers une plus grande globalisation des échanges, ce qui n’a pas été remis en cause par la crise actuelle. Si nous ne pouvons aller vers ce modèle régional, alors il faut développer l’inter-régulation au niveau global, qui permettrait de rendre plus acceptable la mondialisation et de maîtriser ses effets environnementaux et sociaux. Dans le cas contraire, on verra se développer des contentieux commerciaux et des crises récurrentes. Pour l’illustrer, je voudrais répondre à deux questions qui m’ont été posées.

 

 

 

 

 

 

 

QUESTIONS-REPONSES

1ère questionsur la compatibilité des problèmes commerciaux et environnementaux. Une taxe carbone aux frontières de l’Union Européenne se justifie-t-elle dans le contexte actuel du commerce international ?

Réponse : La réponse est : oui. L’idée d’internaliser les coûts des externalités négatives environnementales et d’appliquer un système de taxe carbone aux frontières pour les pays qui ne respecteraient pas l’éventuel protocole « Kyoto II » est tout à fait justifiée. Mais le principe de la taxe carbone ne vaut qu’en l’absence d’un accord global sur la lutte contre le réchauffement climatique. En présence d’un accord, la mise en place d’un tel dispositif ne serait pas justifiée car l’accord international l’emporte toujours sur les solutions nationales ou locales – c’est la base même de la mondialisation et de l’internationalisation.

La question est : se dirige-t-on vers un accord [NB : l’entretien a été réalisé avant le sommet de Copenhague] ? Les Chinois paraissent plus déterminés qu’auparavant à faire des efforts. Toutefois, si le processus de Copenhague devait durablement échouer, alors l’institution d’une taxe carbone serait à envisager sérieusement. La taxe carbone se justifie par l’existence de pollution heavens ou « paradis de pollution » qui ne manqueraient pas de se développer si certains pays devaient adopter des mesures très restrictives en matière environnementale, et d’autres non. On sait déjà que pour des industries comme le ciment et la sidérurgie, dont le contenu en carbone est élevé, les mesures qui seront prises au niveau européen imposeront un surcoût de production d’environ 30%. L’industrie cimentière européenne disparaîtra si ces mesures ne sont pas compensées par d’autres avantages spécifiques, comme la taxe carbone aux frontières. Il existe donc bien des raisons économiques qui justifient la mise en place de cette dernière, même si la Chine et l’Inde ne manqueront pas de dénoncer une mesure protectionniste. A juste titre : la taxa carbone appliquées aux importations de chine est justifiée par l'absence d'adhésion des chinois a un éventuel Kyoto 2 . Mais les Chinois, par mesure de rétorsion pourraient appliquer une taxe sur les exportations européennes en Chine au nom des émissions historiques de CO2 des Européens dans l'atmosphère. L'échange est une route à voie double , il ne faut jamais l'oublier.

2ème question sur la tentation des  solutions protectionnistes. A la faveur de cette crise, le protectionnisme aurait-il  retrouvé des attraits particuliers ?

Réponse : Non, pour toute une série de raisons qui tiennent au risque d’éclatement des chaînes de valeur, à la désindustrialisation des pays développés et à la difficulté de réindustrialiser ces pays, ainsi qu’à l’accélération des tendances à l’autosuffisance de la Chine. L’un des phénomènes inquiétants de la crise actuelle, c’est que la reprise des exportations chinoises est beaucoup plus importante que la reprise des importations chinoises – il y a donc, aujourd’hui, une tendance au renforcement de l’autosuffisance chinoise. De plus, si la transformation du modèle économique allemand d’un modèle extraverti vers un modèle plus intraverti devait se réaliser, alors la zone euro deviendrait importatrice nette et aurait donc un déséquilibre de balance courante. Aujourd’hui, la balance courante européenne est presque en équilibre uniquement en raison des considérables excédents allemands. Les catastrophes espagnole, britannique, et française en matière de compétitivité extérieure ne devraient pas nous inciter à revenir vers le protectionnisme. Mécaniquement, comme l’UE importe plus qu’elle n’exporte, ses coûts à l’importation s’élèvent. Sans compter que des mesures de substitution pour produire plus « européen » mettraient beaucoup de temps à produire leurs effets. Donc, pour toutes ces raisons, et sans même faire appel à des arguments sur la valeur intrinsèque des échanges, sur le fait que le libre-échange stimule la croissance, sur la diffusion de l’innovation technologique, les solutions protectionnistes ne sont pas des solutions que je propose. »