Mardi 6 Avril 2010 à 12:05
Les auditions de la Commission Mondialisation: Jean-Michel Séverino
ATELIER 4 : COMMERCE INTERNATIONAL
AUDITION DE JEAN-MICHEL SEVERINO,
Président de l'AFD
Mars 2010
Animation : Henri Weber, Secrétaire-National Adjoint à la Mondialisation.
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HW : Dans le cadre de la Convention Nationale sur le nouveau modèle de développement, nous souhaitons faire le point avec toi sur la mondialisation, ses menaces et ses promesses, et les réponses possibles de la gauche dans la situation inédite à laquelle elle est confrontée. La gauche doit évoluer aujourd'hui dans un théâtre d'opérations global, alors qu'elle-même peine à se constituer en force transnationale. Quelles peuvent être les priorités de la gauche dans les domaines du « juste échange », des régulations, de la régionalisation et de la mondialisation ?
Je souhaiterais pour commencer rebondir sur un certain nombre de questions évoquées lors des auditions précédentes. Ma première remarque portera sur la démographie, puisque le principal enjeu qui se pose à nous à l'heure de la mondialisation est celui du vivre-ensemble sur une planète de plus en plus peuplée. Nous devons nous préparer à la vie sur une planète à neuf milliards d'habitants, marquée par des écarts de richesse considérables, l'épuisement des ressources naturelles, l'existence de plusieurs grands sujets d'intérêts commun, et la persistance de problèmes de sécurité mondiaux, tout ceci parallèlement à la dynamique d'approfondissement du marché. Il nous faut réfléchir à la construction d'une maison commune, penser global avant d'être local. Les valeurs socialistes peuvent s'appliquer au niveau global : il y a donc une certaine complémentarité entre ces différents niveaux de réflexion.
Ma deuxième remarque portera sur la question de l'extension du marché. Comme l'écrivait Karl Polanyi, chaque phase d'extension et de transformation du marché est marquée par des crises profondes, jusqu'à la crise ultime : la crise des années 1930. L'histoire du marché est l'histoire de cette succession de crises. Lorsqu'il écrit en 1944, Polanyi pense que la société a gagné sur le marché : la révolution beveridgienne est en marche, les institutions sociales se renforcent dans tout le monde développé. Cette phase de l'histoire du marché dure une vingtaine d'années.
Bien entendu, Polanyi se trompe autant que Fukuyama cinquante ans plus tard. Après les années 1960-70, on rentre dans une phase de l'histoire complètement différente : l'approfondissement du marché se fait désormais dans un monde démographiquement de plus en plus ouvert. Toute la planète, non plus seulement les pays occidentaux, participe à ce nouveau marché. Or, pour Polanyi, on avait réussi la réincorporation du marché dans la société après les années 1930 car la démographie du « monde fermé », le monde occidental, était faible.
Le monde nouveau après les années 1970 se caractérise par la puissance de la pulsion démographique dans les pays en développement, qui devient le nouveau moteur de l'ouverture du marché. Chaque année, des centaines de millions de personnes entrent sur le marché du travail mondial. Ces personnes demandent l'accès au marché et l'ouverture des frontières : à partir des années 1980, la dynamique du seul marché intérieur ne permet plus d'atteindre une croissance à deux chiffres. Le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui est donc structurellement défavorable à la mise en place de politiques protectrices pour individus.
Ma troisième remarque portera sur les modèles de développement. Au cœur des déséquilibres sociétaux actuels et futurs se trouve la nature des modèles de développement mis en œuvre par les pays émergents à forte pulsion démographique. Aujourd'hui, le modèle de référence préconisé par tous les acteurs du développement est le modèle « à double excédent » adopté par la Chine. Il y a quelques années, on apprenait à l'université que le développement passait par l'accumulation du capital elle-même financée par les déficits budgétaires et commerciaux. L'aide au développement se justifiait par la nécessité d'importer des capitaux étrangers.
Or, les pays émergents à croissance rapide nous ont montré que des modèles à double excédent, budgétaire et commerciaux, pouvaient permettre, peut-être plus efficacement, de sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté. C'est ainsi que ce modèle est devenu la référence pour tous les pays aspirant au développement économique. Mais ces modèles ont aussi contribué à la crise financière actuelle, puisque la financiarisation de l'économie des années 2000 est largement liée à la nécessité de recycler les excédents des pays émergents, notamment les excédents chinois, sur les marchés occidentaux. Les prises de risque excessives aux Etats-Unis et en Europe s'expliquent par la présence de liquidités considérables qu'il fallait pouvoir réinvestir.
Aujourd'hui, au sein du monde en développement, il semble plus n'exister qu'une seule grande différence : la différence entre les pays qui mettent en œuvre ce modèle avec succès ; et ceux qui essaient mais n'y parviennent pas. Paradoxalement, si tous les PED parvenaient à croître de la même manière que la Chine, alors les déséquilibres globaux, macroéconomiques et environnementaux, deviendraient encore plus insoutenables.
Les déséquilibres macroéconomiques du Sud ont des répercussions importantes dans nos sociétés. Face à ces déséquilibres, il me semble que nous sommes confrontés à un choix entre deux modèles aussi terrifiants l'un que l'autre. D'un côté, le modèle allemand troque les salaires contre l'emploi, parvenant ainsi à se maintenir dans la compétition industrielle et à contenir le chômage. De l'autre côté, le modèle français a privilégié les revenus à l'emploi, ce qui a conduit à une forte segmentation de la société entre trois ou quatre groupes : les personnes à hauts revenus, dont la productivité est très élevée, la fonction publique et les activités de services, et enfin une proportion significative de la population qui est peu qualifiée et ne peut lutter, à son niveau de qualification, contre la compétition chinoise ou indienne. Le modèle allemand comme le modèle français ont chacun leur cohérence. Le choix français n'est pas nécessairement le plus mauvais, mais il est indiscutablement porteur de souffrances sociales très grandes : un fort taux de chômage, et des transferts sociaux élevés.
Nous sommes donc aujourd'hui parvenus à une ère d'interdépendance où le modèle économique et social des pays émergents a de fortes conséquences sur nos propres structures sociales. Dans les années 1960, le développement de la Chine, de l'Afrique et des autres PED était plutôt un sujet éthique, un sujet d'engagement, mais le sort de ces pays paraissait sans impact sur notre propre destin économique et social. Ceci n'est plus vrai : on assiste aujourd'hui à la naissance d'une question sociale globale qui exige une approche plurielle, qui pose la question de la nature du modèle poursuivi par les uns et les autres, ainsi que celle de la redistribution planétaire, de la justice et de l'équité à l'échelle mondiale.
Malheureusement, nous ne disposerons d'aucune voie de sortie si nous posons le problème en termes de libre-échange et de protectionnisme. Chacune de ces voies conduit à une impasse : les mesures protectionnistes susciteront des mesures de rétorsion et paraissent donc impraticables ; tandis que le libéralisme et le laissez-faire en matière d'échange commercial tendent à laminer nos structures sociales. Comme Elie Cohen, je crois donc que nous allons « bricoler » au cours des prochaines années en matière de politique commerciale, comme nous le faisons déjà en matière d'immigration, sans régler les problèmes de fonds auxquels nous sommes confrontés.
Il nous faut donc poser avec urgence la question des modèles de développement, non seulement ceux des pays émergents mais aussi ceux des pays plus pauvres, car mêmes les zones de la planète qui paraissent plus éloignées de la prospérité connaîtront bientôt des problématiques similaires : l'Afrique Subsaharienne, 2009 mis à part, connaît des taux de croissance rapides depuis une dizaine d'années. Certaines zones de développement rapide sont dans notre environnement proche : notamment la Méditerranée, pour laquelle nous tenons un discours intégrationniste. Serons-nous alors capables d'assumer la conflictualité inhérente aux questions d'échange international, de développement et de délocalisation de l'emploi?
Je pense personnellement que les modèles de développement doivent être davantage tournés vers les marchés intérieurs, et que la nature de l'échange commerciale doit être équilibrée. La question qui se pose à nous est donc la suivante: comment pouvons-nous convaincre les pays émergents d'adapter leurs modèles de croissance, pour les rendre plus équilibrés et compatibles avec le maintien de nos propres structures sociales ? C'est là qu'intervient, pour nous, la nécessité de la coopération. Si l'on prend l'exemple de la construction des marchés intérieurs en Afrique Subsaharienne, la construction des marchés est beaucoup plus coûteuse que la mise en place d'un modèle tourné vers les exportations. Construire un marché intérieur exige des routes, des infrastructures, une demande intérieure forte : tout cela est complexe à mettre en œuvre, et c'est pour cela que les pays émergents misent avant tout sur l'export.
Nous devons convaincre ces pays que l'Europe sera à leurs côtés s'ils acceptent d'adapter, de modifier leurs modèles de développement. Ceci exige d'entrer dès maintenant dans une logique de négociation. Quelles contreparties sommes-nous prêts à accorder pour faire évoluer les modèles de développement des pays émergents ? La question se pose de manière urgente dans le cas de la Chine : nous ne pouvons pas nous contenter d'implorer les Chinois de réévaluer leur monnaie sans leur accorder des contreparties, sans les convaincre qu'il peut être dans leur intérêt d'accepter un modèle de croissance plus équilibré. Nous ne sommes plus à l'époque des guerres de l'opium et des traités inégaux : nous sommes engagés dans une négociation multilatérale permanente.
Si à moyen terme nous parvenons à un ajustement des modèles économiques, que pouvons-nous faire dans l'intervalle ? Souhaitons-nous rester dans la dynamique française actuelle, c'est-à-dire accepter que l'emploi reste faible ; ou souhaitons-nous nous rapprocher du modèle allemand ? Un tel rapprochement exigerait de mettre sur la table un certain nombre de sujets difficiles : le SMIC, etc.
Au fond du fond du problème, on trouve la question de la démographie planétaire. Ceci devrait nous conduire à nous intéresser davantage à la gestion des questions de population et à inventer des modes de coopération ayant un véritable impact sur la natalité. La croissance démographique africaine, par exemple, est un sujet majeur. Si la courbe de la natalité ne fléchit pas rapidement, l'Afrique pourrait avoir non pas 2 milliards mais plutôt 2,5 milliards d'habitants en 2050. Il est urgent d'agir sur ces paramètres démographiques. Or, on sait que le planning familial est insuffisant pour infléchir la natalité : il faut agir sur l'éducation des filles, l'accès la santé, etc.
Henri Weber : Dans sa lutte pour une autre mondialisation, maîtrisée et solidaire, le PSE propose de substituer le "juste échange" au libre échange. Dans ce but, il s'efforce, avec les ONG et la CSI, d'élaborer des normes non marchandes (sanitaires, environnementales, sociales...), opposables aux impératifs du libre commerce, et de les intégrer aux traités internationaux. Quel est ton avis sur cette bataille normative ?
Il est clair que le renforcement des normes non marchandes, de même que l'amélioration des normes, labels et certifications constituent des avancées extrêmement utiles. Il faut que les comportements d'achat des individus en Europe intègrent des paramètres plus favorables à nos structures sociales. La RSE va aussi dans le bon sens : certains observateurs sont sceptiques sur ce sujet, mais je crois personnellement que le fait de disposer de certains standards est très utile pour attirer l'attention des ONG, de la société civile et des entreprises elles-mêmes sur certains problèmes. J'observe que les Chinois, par exemple, sont très attentifs aux questions de réputation lorsqu'ils investissent dans des pays tiers.
Aucune des pistes évoquées ne peut constituer LA solution à elle seule, mais la négociation internationale devra intégrer toutes ces questions - d'autant plus qu'il est peu probable qu'on parvienne à un renforcement significatif de l'OIT dans les années à venir.
Henri Weber : Peut-on vraiment dire que les Allemands ont sacrifié les revenus pour favoriser l'emploi ? L'emploi en Allemagne se portait très mal jusqu'en 2007. Les employeurs allemands ont très souvent recours au travail à temps partiel, au travail temporaire, ce qui a contribué à faire augmenter massivement le nombre de travailleurs pauvres.
Les Allemands ont donc sacrifié à la fois l'emploi et le revenu - à ceci près que le coût du travail chez eux est aujourd'hui le même que chez nous, et que les réformes mises en œuvre depuis 2000 ont surtout réduit la différence de compétitivité-coût entre nos deux pays. Devons-nous et pouvons-nous nous inspirer de leur modèle ? A quoi pouvons-nous renoncer, puisque le coût du travail chez eux est égal au leur ?
Notre préoccupation majeure, c'est de maintenir un niveau de croissance et de spécialisation qui nous permettent de préserver notre modèle social. Comment préserver notre position dans la compétition mondiale actuelle, dans le monde à neuf milliards d'habitants vers lequel nous nous dirigeons, dans le marché ouvert où nous nous trouvons déjà ? On a vu où les sacrifices ont mené la social-démocratie allemande.
L'objectif est bien sûr d'éviter une telle régression sociale. Ce qui est certain, c'est que la compétition internationale sur les activités peu ou moyennement qualifiées va s'accroître massivement : nous ne pourrons pas y échapper. Peut-être verrons-nous, à l'horizon 2050, un environnement économique et un contexte social mondial complètement différents, avec une démographie stabilisée et une élévation générale des revenus qui permettront de mener des politiques sociales beaucoup plus agressives. En attendant, pour les trente ou quarante prochaines années, le contexte nous est éminemment défavorable. De plus, nos marges d'actions sur le domaine commercial est faible puisqu'une partie de la population n'acceptera pas les conséquences du protectionnisme : les produits chinois sont moins chers, et le monde en développement contribue ainsi de façon importante à la baisse de l'inflation. Les tendances sur l'alimentation, l'eau semblent aussi indiquer que nous serons durablement exportateurs d'agroalimentaire : il nous faudra alors accepter d'être importateurs sur d'autres produits.
Une partie de la réponse réside dans la bataille pour la qualification. Un grand nombre de nos concitoyens, faiblement qualifiés, ne pourront pas affronter la concurrence de travailleurs chinois et zimbabwéens du même niveau de qualification mais acceptant de travailler pour un salaire dix fois, cent fois moindre.
Il est vrai néanmoins que si on parvenait à un rééquilibrage des monnaies, des balances commerciales, un certain nombre des tensions actuelles seraient apaisées. Ensuite, il faut éviter que les autres PED n'adoptent à leur tour le même modèle de développement que la Chine, avec les mêmes conséquences, tout en leur permettant à eux aussi d'améliorer massivement leur sort. Nous nous trouvons dans une situation pathétique, dans une impasse : nous ne pouvons pas accepter l'échec des pays en développement, mais nous ne pouvons pas non plus accepter leur réussite. Il nous faut résoudre cette contradiction.
Pierre Schapira : On observe néanmoins que les sociétés civiles dans le Sud commencent à bouger. Si les individus se mobilisent sur les marchés intérieurs chinois, indien, brésilien, les conditions de l'échange seront forcément modifiées.
Je pense en effet que la fermeture démographique de la Chine, ainsi que son enrichissement produiront des résultats sociaux à moyen terme. Il est difficile d'imaginer que rien ne bouge en Chine sur la question des conditions de vie et de travail, sur les droits sociaux, etc.
J'ai eu l'occasion de rencontrer certains responsables chinois en prise avec ces questions, et j'ai été frappé par leur extrême conscience du débat. Mais eux aussi sont confrontés à un problème que l'on tend à négliger : le modèle de croissance chinois ne crée pas suffisamment d'emplois. La création d'emplois par unité de PIB est très faible. Les Chinois aussi sont donc préoccupés par les limites de leur modèle actuel, et ils reconnaissent qu'ils ne pourront pas rester éternellement un grand exportateur en butte à l'hostilité de toute la planète. Je pense que les Chinois essaient surtout de gagner du temps pour pouvoir adapter leur modèle de développement à leur rythme. Pour n'importe quel pays au monde, changer de modèle est un processus complexe : dans un pays peuplé de 1.3 milliards d'habitants il l'est encore plus. Nous devons donc nous engager dans un dialogue avec la Chine, trouver des éléments qui leur permettent d'accompagner la transition de leur économie. De tels éléments existent dans le domaine du climat, de l'efficacité énergétique… Nous oublions trop souvent qu'en achetant les produits chinois, nous contribuons nous-mêmes à leurs émissions carbone. Il nous faut être plus subtils et plus proactifs sur ces questions.
Loïc Hennekine : Ton analyse des différents modèles est passionnante. Mais un problème fondamental demeure : chacun de ces modèles crée des laissés-pour-compte. Le modèle américain est certainement un excellent modèle, mais le nombre d'Américains en-dessous du seuil de pauvreté n'a jamais été aussi important. Un grand nombre d'Allemands, notamment à l'Est, vivent dans des conditions très difficiles. La Banque Mondiale nous explique avec beaucoup d'autosatisfaction que plus de 400 millions d'habitants sont sortis de la pauvreté entre 1981 et 2005, mais dans le même temps, la population mondiale a doublé et le nombre de pauvres a augmenté. Les laissés-pour-compte de ces différentes modèles représentent plus de 40% de la population mondiale.
Dans l'hypothèse (contestée) où l'on atteindrait 9 milliards d'habitants en 2050, comment arriverons-nous à faire accéder ces populations à un niveau de vie qui permettrait d'entretenir la croissance ? L'exemple de la Chine est particulièrement frappant : combien d'années faudra-t-il avant que la croissance chinoise ne profite aussi aux populations du centre et de l'ouest du pays ? On a peut-être trouvé un modèle de développement qui fonctionne, mais la question de l'égalité se pose plus que jamais. Je ne suis pas persuadé que l'ouverture des marchés profitera à toutes les catégories de la population mondiale : certains en profiteront, d'autres pas.
Yves Attou : Dans le prolongement de cette analyse, la nouvelle question sociale globale pose la question d'un nouveau « contrat social » global. Quels peuvent être les acteurs de cette transformation sociale ?
Philippe Humbert : Le modèle indien est très différent du modèle chinois, car il est très largement bâti sur le marché interne. La croissance par les exportations est assez marginale. Dans les mécanismes du capitalisme indien, pour plusieurs raisons qui remontent loin dans la psyché indienne, les Indiens n'ont pas une attitude conquérante, impérialiste ou expansionniste sur les marchés internationaux.
Par ailleurs, pour des raisons qui tiennent notamment à la nécessité de réduire la pauvreté, le gouvernement indien, depuis longtemps, donne la priorité à la demande interne. Le budget en discussion pour 2010-2011 donne beaucoup d'importance aux programmes sociaux. A l'échelle de la population, de tels programmes sont très coûteux à mettre en œuvre. Ces différents éléments contrastent fortement avec les modèles chinois, voire brésilien.
Benjamin Marx: La rhétorique traditionnelle de la gauche sur la « mondialisation solidaire » peine aujourd'hui à mobiliser, et ne correspond plus vraiment aux attentes des pays du Sud. Quels peuvent être, pour les socialistes, des thèmes mobilisateurs dans les domaines de l'aide et de la coopération au développement ?
* Il est intéressant de repartir de la question des modèles, car elle touche directement à celle de la pauvreté. Ce que nous avons appris, c'est que le modèle économique le plus susceptible de générer une croissance économique rapide, c'est bel et bien le modèle mis en œuvre par la Chine et les autres pays asiatiques (Thaïlande, Malaise, Corée). Ces pays ont sorti une portion importante de leur population de la pauvreté, quand bien même 400 millions de Chinois restent dans une situation de grande pauvreté et que le PIB par habitant chinois reste modeste.
Les modèles de type indien (celui des dernières quinze années, car la période d'économie dirigée au cours des années 1970-80 a conduit à une impasse) ou brésilien sont des modèles efficaces, mais aussi plus lents (on observe des taux de croissance annuels de 5-6%), plus onéreux du point de vue la redistribution, et plus complexes à mettre en œuvre. C'est pour cela que le modèle chinois attire autant, et que la Chine parvient à « vendre » son modèle à de nouveaux espaces, notamment l'Afrique qui accueillera de plus en plus d'industries chinoises à mesure que la contrainte carbone se fera plus pressante en Chine. Si l'objectif principal est de réduire rapidement la pauvreté sur la planète, l'immense majorité des économistes du développement diront que le modèle chinois est la solution la plus efficace.
Malheureusement, on néglige dans cette analyse l'impact des modèles mis en œuvre au Sud sur les structures sociales des pays développés. Ce modèle ne pose aucun problème de soutenabilité quand il est appliqué à Maurice ou au Fidji, mais avec la Chine on a changé d'échelle. C'est d'ailleurs pour cela que le débat sur les modèles doit être différencié selon les régions : la Chine, l'Inde, la Méditerranée. On peut souhaiter une plus grande intégration économique avec certaines régions comme le Maghreb.
Le défi que nous pose le modèle indien est le suivant : le modèle indien nous est plus favorable, mais il l'est au prix d'une certaine modération dans l'amélioration des conditions de vie. L'Inde est parvenue moins rapidement que la Chine à sortir des millions de gens de la pauvreté ; mais si elle le fait de manière plus respectueuse des équilibres planétaires, ce modèle peut être plus souhaitable.
* Pour répondre à la question sur l'aide, le sujet de l'aide publique au développement ne se limite pas en effet à la question des 0.7%. On doit s'intéresser aux objectifs de l'aide, et aux moyens que l'on souhaite mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs. L'urgence de l'aide, c'est qu'elle investisse massivement dans la construction du marché intérieur africain, ce qui passe par le désenclavement, le renforcement des infrastructures et des systèmes financiers. Ces paramètres sont bien différents d'une approche de type compassionnel : comment créer des structures économiques et sociales sur ce continent qui soient compatibles à long terme avec le maintien de nos structures sociales ?
Nous devons réévaluer le statut de l'APD, pour le faire passer d'un instrument éthique et compassionnel à un instrument de gestion des équilibres globaux qui nous permette de desserrer la contrainte sociétale à moyen terme. Dans ce cadre, je crois en effet que nous aurons des alliés : les mouvements associatifs et politiques du monde en développement, mais aussi les milieux intellectuels et universitaires du Sud avec lesquels nous devons nous engager car ces milieux peuvent influencer leurs gouvernements. Il serait intéressant pour un parti comme le PS de tisser un réseau avec ces intellectuels, qui sont des vecteurs d'influence à travers le monde. Je crois aussi que certaines entreprises ont intérêt à la régulation sociale, car elles feront autrement face à une concurrence insupportable.
* Sur la question du protectionnisme dans les pays en développement, la Chine est probablement le dernier pays à avoir mis en œuvre une stratégie de développement par la protection, car l'OMC pose désormais un cadre bien plus contraignant. Certes, les PMA bénéficient de certaines flexibilités, dont l'initiative « Tout sauf les armes » de la Commission Européenne. Mais les autres pays n'ont plus accès à de telles facilités, et la stratégie protectionniste mise en œuvre au Japon et en Chine par le passé n'est plus possible aujourd'hui, ou à tout le moins beaucoup plus difficile.
Henri Weber : Que peut faire une institution comme l'AFD pour contribuer à la réalisation des objectifs que tu as évoqués ?
Nous avons construit au cours des dernières années la banque internationale de développement de la France, une institution apte à mettre en œuvre des politiques diversifiées dans différentes régions du monde.
1) L'AFD a un pilier, ou un mandat africain qui est un mandat de croissance. Ce mandat est d'ailleurs limité, ce qui renvoie aux choix budgétaires restrictifs faits par ce gouvernement. En conséquence, on ne sait pas, et on ne peut pas traiter la dimension sociale des problématiques africaines. La stratégie de la croissance se défend, mais elle n'épuise pas la question.
2) Le deuxième mandat, sur la Méditerranée, est un mandat d'intégration économique à travers l'investissement dans les infrastructures, l'interconnectivité, le changement des normes et de comportements. On se situe ici dans une problématique de voisinage, dans un espace qui va du Maroc à la Turquie.
3) Le troisième mandat, qui s'applique à des pays tels que la Chine, le Mexique ou le Brésil, est un mandat « climat » qui à mon sens doit évoluer. Le problème que nous posent les pays émergents n'est pas seulement celui du climat, mais plutôt de la qualité de la croissance et des externalités de cette croissance sur les pays développés. Quel impact pouvons-nous avoir sur le modèle de croissance des pays émergents pour le rendre plus conforme à nos intérêts ? Le mandat « climat » passe à côté des problématiques environnementales et sociales plus larges posées par la croissance.
4) Le quatrième et dernier mandat de l'AFD est un mandat de reconstruction, dans des pays tels que l'Afghanistan, la RDC, Haïti, les Territoires Palestiniens… Il n'y pas ici de véritable approche géographique. Les programmes se montent en fonction de l'évolution de la situation planétaire en termes de conflits, de catastrophes naturelles, etc.
L'AFD peut apporter des services pour résoudre ce type de questions, avec les moyens budgétaires qui sont ceux de la France - nous ne sommes donc jamais qu'une partie de la solution à des problèmes qui nous dépassent. Un pays comme la France est condamné à agir dans le « plurilatéral » : nous devons financer des organisations multilatérales qui peuvent mobiliser des moyens financiers importants, mais nous devons aussi opérer sur un mode bilatéral car ces organisations sont soumises à l'obligation du consensus international et ne peuvent donc pas toujours faire preuve d'une grande créativité. L'action bilatérale nous permet aussi de nous intéresser de plus près à certaines régions, telles que le Maghreb, ce que la Banque Mondiale ne peut pas faire. Enfin, l'AFD permet de créer des réseaux d'influence, de deux manières :
i) nous avons besoin d'institutions ancrées sur le territoire national, alors que les agences multilatérales de développement sont des agences « hors sol », sans quoi nous ne pourrons obtenir l'adhésion et le soutien de la population aux politiques de développement. La coopération décentralisée, l'engagement avec la société civile sont importants dans cet esprit : nous devons nous appuyer sur cette partie de la société qui s'implique dans des actions de solidarité ;
ii) à l'extérieur, une agence bilatérale doit travailler en partenariat car 6-7 milliards d'assistance par an, c'est trop peu à l'échelle de la planète. L'enjeu, c'est non seulement de saturer nos objectifs mais aussi d'influencer l'action des autres acteurs du développement, de faire en sorte que leurs stratégies et leurs pratiques convergent avec les nôtres. Pour cela, il faut travailler ensemble au niveau du financement et de la production intellectuelle. Le rôle d'une maison comme l'AFD s'inscrit donc dans un paysage : pour la France, il est important d'agir à différents niveaux - bilatéral et multilatéral - pour valoriser son influence et trouver la meilleure combinaison d'instruments et de politiques publiques au service du développement.