Mardi 21 Septembre 2010 à 16:49
Roms: L'étrangeté en question

(Entretien croisé, 2ème partie)
Que ce soit par leur mode de vie particulier ou à cause des stigmatisations dont elles ont été victimes, les populations tsiganes sont encore aujourd'hui ces « éternels étrangers de l'intérieur ». Quelle est l'origine de ce rejet et comment l'universalisme républicain doit-il s'adapter pour intégrer des pratiques culturelles minoritaires ?
L'ouvrage montre à quel point l'histoire de la population tsigane a toujours été marquée par les stigmatisations. Au delà de l'actualité politico-médiatique, comment peut-on expliquer la nature et l'origine des discrimination universalistes envers ces « éternels étrangers de l'intérieur » ?
Christophe Robert : Cette stigmatisation tient selon moi à plusieurs facteurs. Le premier d'entre eux est la méconnaissance. De manière générale, on connaît très mal les populations tsiganes : d'où elles viennent, ce qu'elles font là, pourquoi vivent-elles en caravane, etc.
Ensuite vient la peur. Une peur qui n'est pas nécessairement exprimée mais qui est liée à l'altérité, à l'autre. La volonté de vouloir maintenir un mode de vie spécifique, caractérisé par la place de la famille élargie, la pluri-activité ou la mobilité, est parfois perçu de l'extérieur comme une non-volonté de s'intégrer. C'est tout à fait paradoxal parce qu'en réalité les gens du voyage revendiquent à la fois leur appartenance française et la possibilité de pouvoir mener leur propre mode de vie, dans le respect des lois françaises.
J'ajouterais également un troisième facteur : la volonté de contrôle. La mobilité, un mode de vie spécifique, une lecture de la société un peu différente suscitent souvent l'inquiétude et conduisent parfois à tenter d'imposer un contrôle. La loi de 1969 oblige par exemple les familles à définir une commune de rattachement et à présenter des titres de circulation au commissariat tous les trois mois. C'est tout simplement hallucinant : des familles qui sont en France depuis parfois cinq cent ans doivent détenir des papiers spécifiques. Absolument rien ne permet de justifier cela. La loi de 1969 a quelque peu réduit le caractère discriminatoire de la loi de 1912, mais ne l'a pas complètement balayé.
Enfin, il y a peut être aussi une certaine responsabilité des familles, qui maintiennent une distance avec les autres. C'est sans doute aussi lié à une forme de peur, facilement compréhensible quand on connaît l'histoire de ces populations, que l'on a enfermées dans des camps d'internement parce qu'elles étaient nomades. Mais c'est vrai que les familles doivent aller plus au devant de la société pour montrer qui elles sont, quelles sont leurs pratiques. Sur ce point, un mouvement associatif est en développement et sera certainement porteur de changement à terme. Des familles se regroupent pour faire valoir leurs droits, pour mener des actions en justice mais aussi pour faire de la pédagogie, pour établir des passerelles avec les maires, avec les citoyens. Il faut absolument encourager ce mouvement afin de favoriser l'expression citoyenne et rompre cette distance.
P.A : Je rejoins Christophe Robert dans ses explications des stigmatisations frappant les tsiganes. Quand une catégorie de la population vit de manière autonome, avec des codes internes et partagés par les membres d'une même communauté, cela s’avère toujours problématique pour les Etats et les gouvernements dans leur intention parfois non dite de contrôle des populations.
Je crois aussi que la stigmatisation des « éternels étrangers de l'intérieur » renvoie à la peur de ce qu'on ne connait pas. Ce genre de débat revient d'ailleurs souvent dans les moments de tension sociale extrêmement forts. C'était le cas dans les années trente et c'est le cas aujourd'hui, en pleine crise. Désigner un bouc émissaire est malheureusement souvent le moyen d'exorciser les raisons et les causes profondes des crises économiques vis-à-vis desquelles les gouvernements en place ne trouvent ou ne veulent pas trouver pas de solutions. Il est toujours plus facile de susciter ce genre d'affrontement simpliste avec des populations peu en mesure de se défendre que d'affronter un mouvement social.
« Éternels étrangers de l'intérieur » : l'ouvrage souligne aussi la double nature de l'étrangeté : à la fois mise à l'écart par le rejet et les discriminations, et sentiment intérieur d'une communauté qui souhaite maintenir un mode de vie particulier. La question qui se pose alors n'est-elle pas la capacité de l'universalisme républicain à intégrer les pratiques culturelles d'une minorité qui se pense et se construit comme telle ?
Christophe Robert : Tout à fait, c'est ce que j'ai essayé de montrer dans ce bouquin. Même si j'adhère au modèle universaliste républicain, à mon sens il faut qu'il évolue car il ne laisse pas suffisamment place à l'expression de la diversité culturelle. Plutôt que de laisser à une autre façon de vivre la possibilité d'exister, il l'étouffe et l'empêche de fonctionner. Prenons par exemple la question de l'accueil : comme il n'y a pas de lecture de pourquoi les gens voyagent, de leurs besoins,etc., on tente de contrôler leur mobilité et, à terme, on crée des conflits entre les citoyens. Tout un travail est donc à mener pour considérer la diversité culturelle non pas comme un problème mais comme une richesse.
Au fond, la question que posent les gens du voyage est simple : peut-on vivre en France depuis cinq siècles et maintenir un mode de vie spécifique? La situation actuelle nous montre que non. De fait, notre modèle a produit dans ses actes une difficulté pour exercer des pratiques spécifiques. En ce sens, l'exemple des gens du voyage est éclairant sur notre capacité à accepter la diversité culturelle ou pas.
Pouria Amirshahi : C'est vrai que la population tsigane, pour des raisons culturelles profondes et même si elle se sent totalement française, a choisi de vivre selon ses propres modes de vie. Mais il n'est pas interdit de vouloir vivre de manière différenciée! Comme le souligne Christophe Robert, la République a échoué dans son devoir de donner à ces populations les moyens d'assumer leur mode de vie. Or, ce n'est pas parce que la République est universaliste et non différenciée qu'elle doit empêcher des communautés d'exister : je suis républicain, assez jacobin même, mais je reste toujours ému des identités culturelles qui s’expriment en certaines occasions : une Bar-Mitsva chez les juifs, la rupture du jeune chez les Musulmans, le Noh-Rouz dans les cultures iraniennes. Je crois qu'il est tout à fait possible de permettre à des groupes de vivre des modes de vie fondés sur la libre circulation, et en même temps d'agir sur les individus pour offrir à chacun les mêmes chances d'épanouissement et d'émancipation individuelle. Seulement, pour y arriver, la République et le gouvernement français devront faire le premier pas.
Propos recueillis par Pierre Boisson