Economie, entreprise, industrie Lundi 22 Février 2010 à 18:00
Une crise profonde amplifiée par les politiques menées par les gouvernements de droite
Au-delà des effets de la crise actuelle, l’industrie française est handicapée par l’absence de stratégie conduite par l’État et mobilisant l’ensemble de la puissance publique. Dans de nombreux secteurs, la place de la France, hélas, se réduit.
Les revers récents dans des domaines constituant pourtant les points forts de notre industrie sont autant de signaux d’alerte : le TGV de Siemens préféré à celui d’Alstom en Chine; le nucléaire coréen plutôt que l’EPR français à Abu Dhabi ; l’allemand OHB plutôt qu’Astrium, la filiale d’EADS, pour la première tranche de 14 satellites du projet Galiléo, le « GPS européen ». Sans oublier l’échec du Rafale au Maroc et les difficultés de l’A400M… Les politiques menées par les gouvernements UMP successifs ont échoué à dynamiser le tissu industriel et à préparer l’avenir.
Une crise industrielle profonde : Chirac-Sarkozy ou la décennie de la désindustrialisation de la France
Dans l’Hexagone, notre tissu de PME et de PMI industrielles (sous-traitants, fournisseurs, équipementiers, distributeurs…) est sinistré par la crise et l’absence de soutien du gouvernement. Depuis le deuxième trimestre 2008, près de 263 000 emplois ont été détruits et l’ampleur des destructions de postes ne s’atténue pas au fil des trimestres.
Tous les secteurs sont touchés, rares sont les usines où la production n’est pas freinée ou arrêtée. Au-delà de la crise actuelle, l’industrie fait face à des difficultés profondes. 2002-2009 : sept années noires pour l’industrie.
- L’emploi industriel recule : près d’un demi-million d’emplois (445 000) ont été détruits entre 2002 et 2008 (-11,6%), tous les secteurs sont touchés et plus particulièrement celui de l’automobile où 54 000 emplois ont été détruits en 2009. Près de 25 000 suppressions d’emplois pourraient également survenu en 2010 chez les seuls constructeurs et grands fournisseurs.
- Le secteur manufacturier pèse moins dans la valeur ajoutée que dans la plupart des pays de l’Union européenne.
• L’industrie ne représente que 16% de la valeur ajoutée contre 30% en Allemagne et 22,4% en moyenne dans l’UE. Ce chiffre de 16% est comparable à celui du Royaume-Uni, pays dont on considère généralement qu’il a sacrifié son industrie.
• La valeur ajoutée de l’industrie française a évolué moins favorablement que celle des autres pays de la zone euro depuis 2002 (+2,8% de 2002 à 2008 contre +14,5% pour l’Allemagne, +10% pour la zone euro) ; et que celle de l’économie française dans son ensemble (+11,2% pour l’ensemble des branches en France).
- La balance commerciale se dégrade. Le solde commercial industriel est négatif et se dégrade d’année en année depuis 2003, alors que le solde allemand s’améliore : déficit de 21 milliards d’euros en 2008 contre un excédent de 274 milliards d’euros en Allemagne.
- L’industrie française perd des parts de marché. Celles-ci baissent plus vite que celles des autres pays de la zone euro. Le recul a lieu aussi bien au niveau mondial que vis-à-vis de l’Allemagne. Les exportations françaises de produits manufacturés représentaient en 2002 un montant équivalent à 50% des exportations allemandes, elles n’en représentent plus que 37% en 2008. Le résultat est le même vis-à-vis des pays de la zone euro hors Allemagne (24% en 2002 contre 20% en 2008).
- Un investissement faible et hétérogène selon les secteurs et la taille des entreprises. Les PME investissent plus. Globalement, le déficit d’investissement dans l’industrie en France est estimé à 100 milliards d’euros.
- Les dépenses de Recherche et Développement (R&D) sont faibles, la France en retard sur les technologies de demain. L’investissement en (R&D) représente 1,9% du PIB contre 2,4% en Allemagne, 3,5% au Japon et 2,5% aux Etats-Unis. La part de la valeur ajoutée de l’industrie consacrée à la R&D est plus faible que chez nos principaux voisins (6,6% contre 11,1% en Suède, 10,9% en Finlande et 9,9% en Allemagne).
Cet écart s’explique également par la spécialisation de la France sur les industries peu intenses en R&D. Ce déficit d’investissement se traduit par un retard croissant en termes de dépôts de brevets, de développement des technologies propres et des biotechnologies médicales, par rapport à nos principaux partenaires, mais également vis-à-vis des pays émergents et notamment de la Chine.
- Le nombre d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) est trop faible. La majorité des entreprises françaises sont de petites entreprises qui grandissent peu. Les ETI représentent moins de 6% de l’ensemble des entreprises de plus de 20 salariés (4.928 entreprises). Les entreprises françaises se heurtent à des difficultés de financement qui limitent leur croissance et leur accès aux marchés extérieurs. 83% des exportations françaises sont réalisées par des entreprises de plus de 250 salariés. À l’autre bout de l’échelle, les PME de moins de 50 salariés (60% des entreprises de plus de 20 salariés) ne réalisent que 4% des exportations.
Le tissu des ETI est plus dense en Allemagne (8 841 ETI, 6,6% des entreprises de plus de 20 salariés). Surtout, le nombre moyen de salariés par ETI est beaucoup plus important en Allemagne (989 contre 768 en France). Par rapport à la France, la production des ETI allemandes répond davantage aux besoins en biens d’équipement de la Chine et de l’Inde et des autres pays émergents dans une moindre proportion.
Leur taille, plus grande, leur permet également d’accéder à l’exportation et de conquérir de nouveaux marchés.
L’industrie française traverse donc une crise profonde. Le taux de change euro/dollar/yuan, la politique de délocalisation et/ou de multi-localisation pratiquée par les multinationales françaises et les politiques d’externalisation ne concourent que partiellement à cette crise structurelle.
L’investissement de nos entreprises est globalement insuffisant. Les efforts de R&D stagnent et le contenu en innovations des produits français est souvent faible, alors que la R&D industrielle exerce un effet d’entraînement sur les filières en amont et en aval de la production, de la conception à la réparation en passant par l’assurance (la filière automobile par exemple est une chaîne de valeurs qui mêle intimement recherche, innovation, production industrielle et services). Seul élément positif : les très remarquables gains de productivité enregistrés depuis 1950.
La politique industrielle de la droite : incohérente et mal ciblée
Les gouvernements de droite successifs ont été incapables de définir une stratégie industrielle cohérente. Les mesures prises, reposant principalement sur l’abaissement des coûts (coûts du travail, coûts environnementaux…) sans contrepartie et sur un empilage de dispositifs sans cohérence, ont contribué à enfermer l’industrie française sur des secteurs peu porteurs et frappés de plein fouet par la concurrence des pays à bas salaires.
Depuis trop longtemps, les gouvernements de droite ont centré leurs politiques sur la réduction de la fiscalité pour les entreprises et sur la baisse des coûts salariaux, via des exonérations de cotisations sociales sans contreparties et de faibles revalorisations du Smic (+0,5% au 1er janvier 2010).
Ce type de mesures ne peut constituer la base d’une politique industrielle efficace. Au contraire, ces politiques tendent à enfermer le pays dans une spécialisation sur les activités à bas salaires, les contrats précaires et les emplois peu qualifiés. Chacun sait qu’il n’est pas possible, ni socialement ni économiquement, de concurrencer les pays émergents par la baisse des coûts de production. Une telle stratégie va à l’encontre à la fois des objectifs de Lisbonne sur le développement de l’économie de la connaissance et du maintien d’une activité industrielle compétitive, créatrice d’emplois et respectueuse de l’environnement. L’insuffisance de l’effort de R&D et d’innovation est en grande partie liée à une trop grande spécialisation industrielle dans des secteurs à faible ou moyenne valeur ajoutée, davantage soumis à la concurrence des pays émergents. De plus ces politiques conduisent à des transferts de charges fiscales vers les ménages, avec des effets récessifs sur la demande.
De l’absence de stratégie industrielle cohérente, témoigne la multiplication des dispositifs d’aide et de soutien aux entreprises et à l’investissement, qui relèvent d’une multitude d’organismes locaux ou nationaux, voire européens.
Les moyens sont dispersés. Les dispositifs sont globalement mal ciblés et non coordonnés, sans perspective de long terme :
• le crédit-impôt recherche : pour plus d’efficacité et éviter son utilisation comme niche fiscale par les grands groupes, il devrait être davantage ciblé sur les PME et ses critères d’attribution repensés. Une évaluation précise est nécessaire avant toute nouvelle extension du dispositif, ce que refuse le gouvernement.
• les pôles de compétitivité sont trop nombreux (71) et leur fonctionnement est peu transparent.
• OSÉO : la « banque des PME » manque cruellement de moyens, de nombreux dossiers ne sont pas traités, et les aides ne sont pas toujours bien réparties.
• la création en juillet 2009 d’un « fonds de consolidation et de développement public-privé destiné à financer les PME » abondé à hauteur de… 200 millions d’euros, ne fait qu’ajouter un dispositif supplémentaire, qui plus est faiblement doté et sans vision stratégique.
Un « petit » emprunt franco-français
Les 6,5 milliards d’euros du « grand » emprunt réservés à l’industrie et aux PME se dispersent entre de nombreux secteurs, alors qu’il aurait fallu cibler les aides. Les collectivités locales, en particulier les régions, pourtant au plus près du terrain, ne sont pas associées à la gouvernance et aux choix des financements.
Surtout, cet emprunt est au final un « petit » emprunt, du fait de la situation très dégradée des finances publiques après la politique de cadeaux fiscaux injustifiés menée par les gouvernements UMP.
Alors que la crise a scellé l’émergence sur la scène internationale de la Chine et des grands pays émergents, un emprunt pour l’innovation et l’industrie effectué à l’échelle nationale est en complet décalage avec la nouvelle réalité économique. C’est désormais au niveau européen qu’il faut agir.
Des États généraux peu généreux
Les résultats des États généraux de l’Industrie ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Même si quelques mesures intéressantes ont émergé (« prêts verts » pour dynamiser la croissance durable, guichet unique régional regroupant toutes les aides aux entreprises), au final, seulement un milliard d’euros sera consacré au financement des propositions issues des conclusions des États généraux.
Par ailleurs, l’Europe est la grande absente des analyses, donc des préconisations gouvernementales, alors qu’elle devient, avec la montée en puissance de la Chine, une dimension essentielle. Enfin, les États généraux de l’industrie risquent d’aboutir à des propositions de poursuite de la politique de compression de la masse salariale. Ce serait une erreur désastreuse à la fois pour les salariés et pour l’avenir de notre industrie. Nous avons pu voir les effets récessifs des politiques de rigueur salariale sur la production industrielle et l’emploi depuis 2002.
La stratégie du gouvernement face à la crise : des aides aux grands groupes sans contrepartie
Depuis la mise en place du fonds stratégique d’investissement (FSI), le Parti socialiste a inlassablement dénoncé son fonctionnement opaque. Les contreparties demandées aux groupes aidés, qu’il s’agisse de maintien de l’emploi, d’engagement de volumes d’activité pour pérenniser les sites en France ou de respect des délais de paiement aux fournisseurs, sont inexistantes, juridiquement non contraignantes et tellement floues que personne ne peut évaluer leur contenu ni contrôler leur bonne application.
La même question se pose pour les interventions menées par le fonds de modernisation des équipementiers automobiles (FMEA). Les équipementiers, fournisseurs et distributeurs accèdent dans les plus grandes difficultés aux fonds qui leur sont pourtant destinés. Pour ceux qui ont touché des aides, cela n’empêche pas les fermetures de sites et délocalisations.
Trois exemples parmi de nombreux autres :
• le groupe Trèves a reçu 55 millions d’euros d’aide de la part du FMEA mais a annoncé la fermeture, juste après l’officialisation de l’aide, des sites de PTPM dans la Marne et de Sodimatex dans l’Oise ;
• STMicroelectronics, dont l’État est actionnaire à hauteur de 14% et qui a reçu 380 millions d’euros pour le programme « Nano 2012 » et bénéficie du crédit impôt – recherche, a supprimé 346 emplois en 2009.
• Michelin a annoncé la suppression de 1 093 emplois, dont 477 postes à Montceau-les-Mines, dont le site a reçu 4 millions d’euros d’aide des collectivités locales et de l’État ces dernières années, et la fermeture du site de Noyelles-les-Seclin.
Les constructeurs automobiles ont, quant à eux, bénéficié de six milliards d’euros d’aides gouvernementales, qui n’ont permis ni de soutenir les sous-traitants du secteur automobile, ni d’empêcher l’effondrement de la production des constructeurs français, encore moins de limiter les « plans de départs volontaires », les fermetures de sites (PSA à Asnières), voire les délocalisations (comme le montre le cas de la Clio 4 ne sera pas seulement produite à à Flins, mais également en Turquie) ou de délocalisations.
Dans ce contexte, le Parti socialiste réédite sa demande d’une commission d’enquête parlementaire sur les contreparties accordées aux groupes aidés, la transparence des aides et l’accès à l’information pour les salariés. À ce jour, le gouvernement Sarkozy-Fillon a refusé une telle perspective.
Le Parti socialiste demande également au gouvernement de rendre publiques les pièces adressées à la Commission européenne, notamment à la Commissaire à la concurrence, précisant le contenu des aides accordées au titre du Fond stratégique d’investissement (FSI) et du FMEA aux constructeurs et équipementiers de rang 1 cotés dans le cadre du « pacte de l’Elysée » pour l’automobile.
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