Les trente glorieuses sont devant nous (Editions Rue Fromentin, 2011), ouvrage coécrit par Karine Berger et Valérie Rabault, prend à rebours le pessimisme ambiant quant à l’avenir de la France. Cet essai démontre que notre pays peut être au rendez-vous de la prospérité, à condition de faire quelques choix audacieux. Invitée par le Laboratoire des idées, Valérie Rabault évoque ces choix avec Michel Sapin, Secrétaire national du Parti socialiste à l’Economie.
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L'essai s'ouvre sur un exercice de « politique économique fiction » présentant les grandes étapes d'un plan « France 2040 ». Est-ce une manière de souligner la nécessité d'une projection économique à long terme pour la France ?
Valérie Rabault : L'un des points de départ de cette fiction est la rencontre avec un américain qui m'a demandé « quelle est la politique économique de la France? ». Au fond, j’ai trouvé la question assez cocasse de sa part puisque, dans l’imaginaire, on associe rarement les Etats-Unis à une politique économique pilotée collectivement, on imagine surtout des succès économiques individuels. Mais plus problématique, je n'ai pas su lui répondre : aujourd'hui, je ne sais pas quelle est la politique économique de la France. Quand on a écrit le premier chapitre de l'ouvrage avec Karine Berger, nous nous sommes alors dit qu'il fallait se donner des objectifs, une vision : c'est l'objet de ce recours à la fiction.
Michel Sapin : Cette fiction économique montre parfaitement, y compris en faisant rêver et en se projetant plus loin que ne peut le faire la science économique, la nécessité de sortir la politique économique de l'immédiateté et du « au jour le jour ». La mondialisation devrait pourtant nous pousser à définir des politiques qui dépassent l'horizon habituel du budget de l'Etat – un an – et des femmes et hommes politiques – cinq ans. Il ne s'agit pas de revenir à la planification mais de redonner des horizons en construisant des politiques de moyen et long termes en matière d'environnement, d'aménagement du territoire ou de politique industrielle. C'est d'ailleurs ce que réclament les marchés financiers dont nous sommes tellement dépendants : que l'on affirme où l'on va et comment on y va.
Dans la projection « France 2040 », le chômage a baissé, la population française est ouverte sur le monde et confiante dans l'avenir. La croissance est-elle la clé pour résoudre les conflits qui traversent aujourd'hui la société française ?
Valérie Rabault : Pourquoi pense-t-on qu'une croissance entre 2,5 et 3% est indispensable pour maintenir une vraie politique sociale ? A partir de l'analyse des finances publiques, nous avons réalisé plusieurs projections. A l'horizon 2035-2040, la proportion des plus de 65 ans dans notre population sera d'environ un tiers, ce vieillissement de la population entraînera une hausse des dépenses de santé qui pèseront sur les dépenses publiques, la dégradation de la dette et du déficit.
Or les faibles taux d'intérêt actuels devant augmenter de nouveau à partir de 2015-1016, le budget de l'Etat sera alors plombé par les intérêts de la dette et il deviendra impossible de conserver une véritable politique sociale. La seule solution pour enrayer cette spirale infernale de la dette est la croissance, même si cela ne sera sans doute pas la même que pendant les “Trente glorieuses”.
Michel Sapin : Je suis tout à fait d'accord avec le parti pris par les auteures pour la croissance, indispensable pour mener ces politiques de redressement. Aujourd'hui, la situation financière est en effet déjà profondément dégradée et nous sommes venus au bout de tous les mécanismes qui permettaient de limiter le coût en intérêts de la dette. Nous ne pouvons pas nous permettre d'avoir 90% du PIB en dette accumulée sur laquelle on paie des intérêts : il faut donc en effet casser cette spirale.
Ensuite, le vieillissement de la population est effectivement l'une des principales différences avec le contexte des “Trente glorieuses”. Si nous voulons lutter contre la dette, préserver un système de sécurité sociale auquel sont attachés tous les Français et en même temps porter de nouvelles politiques publiques en matières de transports, d'environnement ou de recherche, nous avons besoin de ressources nouvelles. C'est pour cela que le mythe de la décroissance est mortifère. La question qui se pose alors est plutôt de savoir quelle croissance nous voulons. C'est là qu'intervient la croissance verte, mais aussi et surtout l'innovation, la recherche, la formation. Ce sont les bases d'une compétitivité “par le haut” plutôt qu'une compétitivité par la baisse des charges et des salaires, impensable dans une société comme la nôtre.
Enfin, il ne suffit pas de créer de la richesse supplémentaire, encore faut-il conduire des politiques qui permettent que cette richesse innerve le plus possible l'ensemble de la population. Confisquer la richesse au profit de quelques-uns est la pire des politiques possibles.
Valérie Rabault : C'est vrai au niveau socialmais c'est aussi valable dans le domaine économique : une répartition injuste de la richesse détruit l'idée même de progrès, le moteur principal des “Trente glorieuses”. La force des « vraies » “Trente glorieuses” a été de créer un consensus autour du progrès et de la croissance. Ceci s’est fait via l’ascenseur social et la protection sociale. Ceci a permis que chacun se sente partie prenante de ce progrès et y contribue.
L'une des composantes essentielles du « business plan France 2040 » est la définition de secteurs stratégiques : l'énergie, les transports et la santé. La politique économique, c'est choisir ?
Valérie Rabault : La compétitivité par le bas est un mirage qui ne peut durer qu'un ou deux ans tout au plus. Il est totalement illusoire de croire qu'on va gagner des parts de marchés en mettant la pression sur les salaires et en cassant les prix. La compétitivité par le haut consiste à inventer de nouveaux produits qui peuvent ensuite irriguer le reste du monde, et cela passe par un lourd investissement dans la recherche.
Cependant, comme Michel Sapin l'a rappelé, les ressources sont limitées. Comment peut-on alors mener une politique d'investissement dans ce contexte ? Nous avons relu le plan Monnet de 1946, époque où il n'y avait plus du tout d'argent et où le plan Marshall était l'unique source de recettes : la seule solution est de définir des priorités et des secteurs clés, à l'inverse du grand emprunt qui a voulu arroser tout le monde. De notre côté, nous avons donc défini trois secteurs clés, dans lesquels nous avons de l'avance et qui peuvent faire levier sur la croissance : les transports, l'énergie et la santé. Aujourd'hui, nous sommes dans les dernières étapes de la découverte du vaccin contre la maladie d'Alzheimer. Imaginez l'effet mondial si, grâce à un coup de pouce de l'Etat, la France découvrait le vaccin. De même, un rapport du Conseil d'analyse économique expliquait récemment qu'une augmentation de la vitesse des transports de 10% sur le territoire français entraînait une progression de la production de 3%. En somme, il faut une étincelle étatique pour faire redémarrer la croissance, dont le carburant sera ensuite le secteur privé.
Michel Sapin : Choisir est un élément décisif. On ne peut pas se tromper en investissant lourdement dans l'éducation, l'innovation et la recherche.
Ensuite, il s'agit en effet de définir des secteurs clés. Qu'est-ce que cela signifie ? Airbus ou le TGV ont été les fruits d'une politique voulue par le privé et par l'Etat, parfois même uniquement par l'Etat. En un mot, cela veut dire qu'il faut réinventer une véritable politique industrielle. Il n'y a pas si longtemps, Alain Madelin, ministre de l’Industrie, déclarait « mon ambition, c'est qu'il n'y ait plus de ministre de l'Industrie ». C'était l'expression simple de la conception ultra-libérale selon laquelle l'intelligence et l'innovation ne peuvent venir que du secteur privé. Or l'histoire et les exemples actuels de la Chine ou même des Etats-Unis nous prouvent le contraire. Il faut donc recréer un mariage pérenne entre la volonté d'Etat et les initiatives privées.
Valérie Rabault : Pour revenir sur l'exemple des Etats-Unis, on s'imagine toujours qu'ils sont individualistes. Or si on s'intéresse au discours sur l'état de l'Union de Barack Obama, on s'aperçoit qu'il établit une projection sur 2035, qu'il annonce la suppression de toutes les niches fiscales sur les compagnies pétrolières pour constituer un fond d'investissement pour les énergies propres... Voilà le type de discours dont la France a besoin.
Après la question de savoir où l'on va, se pose celle de savoir comment on le fait. L'analyse dressée dans « les Trente glorieuses sont devant nous » considère que certaines des impasses dans lesquelles se trouve la France ne sont pas dues au modèle français, mais au contraire à son abandon. Le modèle français peut-il être l'instrument principal de cette nouvelle politique économique ?
Michel Sapin : Il peut parfaitement en être l'instrument car il fait partie intégrante du fonctionnement de la société française. Mais il faut faire attention : un modèle ne peut pas être immuable et intemporel. Si on est attaché à l'Etat, il faut le concevoir comme un Etat en mouvement. C'est alors à nous de mettre en mouvement ce modèle social français pour qu'il reste pertinent par rapport aux nouvelles problématiques de société.
Valérie Rabault : Depuis quinze ans, on a abandonné le modèle français d’origine en allant piocher chez les uns et les autres. On a voulu s'inspirer du modèle anglo-saxon, puis de la flexi-sécurité suédoise, et maintenant de l'exemple allemand. C'est tout de même paradoxal de toujours aller voir chez nos voisins avant même de se demander où l’on veut aller.
Ce que dit Michel Sapin est très important : nous devons mettre en mouvement notre modèle tout en respectant ses principes fondateurs. Pour mieux comprendre ce modèle, nous l’avons pour notre part caractérisé via la devise républicaine “Liberté, Egalité, Fraternité” dans le domaine économique. La liberté, c'est la prise de risque, qui passe par l'investissement. L'égalité, c'est l’adhésion à la création de progrès, en faisant en sorte que chacun puisse en être partie prenante, c'est-à-dire réenclencher l'ascenseur social et la protection sociale. Enfin, tout cela ne peut pas fonctionner sans une fraternité européenne qu'il s'agit aujourd'hui de réactiver.
Michel Sapin : Ces trois volets sont interdépendants : la croissance de la richesse par l'innovation et la prise de risque ne peut effectivement pas fonctionner si elle n'est pas justement redistribuée. Ceux qui pensent que l'on peut faire l'un sans l'autre se trompent. L'efficacité économique vient de la justice sociale et la justice sociale s'appuie sur l'efficacité économique.

Le business plan “France Européenne 2040” est avant tout une prise de risque politique : le financement du projet est estimé à 30 milliards d'euros par an. La France a-t-elle aujourd'hui les capacités budgétaires suffisantes pour financer une telle politique économique ?
Valérie Rabault : Dans notre projection, nous prévoyons 30 milliards d'investissement, dont 10 milliards seront assurés par la suppression des niches fiscales : il reste donc 20 milliards à financer. En 2009, la France a levé 165 milliards d'euros sur les marchés financiers et la projection pour cette année tourne plutôt autour de 190 milliards. Nous pensons que les marchés financiers peuvent absorber 20 milliards supplémentaires à condition de définir une direction et de savoir ce que l'on fait. C'est donc tout à fait possible mais il faut le faire maintenant, pendant que les taux d'intérêt sont bas.
Michel Sapin : Les contraintes sont très fortes, les taux sont bas mais ont déjà commencé à remonter et tout appel supplémentaire au marché est compliqué. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il n'existe aucune marge de manoeuvre. Au niveau des recettes, il suffirait de supprimer les mesures inefficaces et injustes prises dans les cinq dernières années pour retrouver une marge conséquente. En pleine crise du budget et de la dette, Nicolas Sarkozy a quand même réussi à faire 10 milliards de cadeau supplémentaire avec la baisse de la TVA et la réforme de la Taxe Professionnelle sur le budget 2010 ! Concernant les dépenses, on en revient à la nécessité du choix : certains budgets doivent augmenter, d'autres non. En période de rareté budgétaire, il s'agit de faire appel à une meilleure fiscalité et de définir des secteurs prioritaires.
Dans la fiction “France 2040”, le tournant intervient en 2012. La prochaine campagne présidentielle vous paraît-elle décisive pour le futur économique de la France ?
Michel Sapin : Je crois à la nécessité de décrire aux Français ce que peut être leur nouveau rêve, leurs nouvelles perspectives. Sans cela, c’est cette vision fausse d'une France de paresseux, d'une France qui n'est plus bonne à rien qui s’imposera. Nous devons au contraire dire aux Français qu'il sont bons, qu'ils peuvent être encore meilleurs et que tout le monde aura à y gagner. En tenant ce discours, nous aurons déjà apporté beaucoup au progrès et à la France.
Valérie Rabault: Je suis parfaitement d'accord : c'est l'objectif de 2012.
Propos recueillis par Pierre Boisson