Daniel Lindenberg ou l’art de la pensée critique

Historien des idées, membre du comité éditorial de la revue de l’OURS, cet éminent professeur de Sciences politiques à l’Université Paris VIII, a également été conseiller de la direction de la revue Esprit. Engagé fortement dans le mouvement de Mai 1968, il a mené ensuite une réflexion approfondie sur le marxisme et sa réception en France. Nous lui devons, notamment, une analyse fine de la situation et de la nature du marxisme français, Le marxisme introuvable (1975) et un livre chaleureux sur Lucien Herr, figure trop méconnue du socialisme français d’avant 1914, ami de Jean Jaurès et mentor de Léon Blum. Historien des idées, sociologue, spécialiste de l’histoire des intellectuels, il a alterné les contributions scientifiques et les prises de position engagées sur l’actualité idéologique et politique.
En 2003, son essai sur Le rappel à l’ordre, enquête sur les nouveaux réactionnaires, a marqué le débat, pour montrer que, par différentes voies, les fondements de la culture démocratique, marquée par 1968, étaient (et sont) remis en cause. Le livre a fait polémique, mais il pointait bien un renversement du climat intellectuel. Il mettait en garde contre les risques qu’une critique de la modernité amène à rejeter les principes-clefs d’une gauche humaniste, les droits de l’homme et l’aspiration égalitaire. Ce « rappel à l’ordre » sonnait aussi comme un « rappel à penser ».  
Nous republions, avec plaisir, un interview que nous avait accordé Daniel Lindenberg, en 2015.
Alain BERGOUNIOUX

« L’intelligentsia d’aujourd’hui est tétanisée ! »

En 2002, vous avez publié un essai, « Le rappel à l’ordre, enquête sur les nouveaux réactionnaires ». Le constat que vous dressiez alors vaut-il toujours treize ans plus tard ?

Non seulement, je persiste et signe, mais je constate que le phénomène a amplifié. L’exemple qui avait suscité le plus de remous et qui m’avait valu alors des ennuis, est celui d’Alain Finkielkraut qui, depuis, a radicalisé son discours.

Dans une récente interview, il a même révélé qu’il n’était plus de gauche, ce qui a le mérite d’être clair. Sur la question de « l’identité malheureuse », il a gagné, d’ailleurs, le statut d’un idéologue de droite, voire même d’extrême droite.

Je me flatte également d’avoir signalé, à l’époque, l’évolution d’un Alain Soral qui n’était pas ouvertement national-socialiste, comme il peut l’être aujourd’hui. Mais, un certain nombre de thèmes qu’il développait, il y a une quinzaine d’années, lui valaient déjà de s’exprimer au nom du prolétariat français, humilié, certes, mais de couleur blanche…

Aujourd’hui, il suffit de consulter n’importe quel média pour s’apercevoir que ce phénomène est au centre des débats, en France.

Qui sont les nouveaux réactionnaires, en 2015 ?

Ils n’ont pas forcément une conscience claire de leur évolution. Je ne serai pas très original en citant Michel Onfray qui, il y a peu, était anarchiste, libertaire, athée et radical. En dépit de ses dénégations, il défend, aujourd’hui, le modèle de l’Occident et de la civilisation chrétienne, estimant même que l’immigration est une blessure à notre identité.

Le 20 octobre prochain, à la Mutualité, Mariane, qui est devenue le quartier général des nouveaux réactionnaires, organise un meeting autour du même Michel Onfray qui convoque,

pour l’occasion, ses soutiens. Comme s’il était victime d’une chasse aux sorcières. Pour le reste, rien n’a changé. Ce sont toujours les mêmes noms qui nourrissent l’actualité, à commencer par Michel Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Eric Zemmour, Michel Houellebecq, ou bien d’autres encore qui avancent plus masqués. Cela fait maintenant des années qu’ils se réfèrent aux mêmes thèmes sur l’école, la démocratie ou le

Front national qui, selon eux, exprime une rancœur légitime des classes populaires, méprisées par les élites.

Un certain nombre d’intellectuels dérivent vers les positions qui sont celles de l’extrême droite, en recourant à un vocabulaire – droit de l’hommisme, pensée unique… – proche de celui du FN ou de la Nouvelle Droite.

Nous ne sommes cependant plus dans la même situation qu’en 2002. À l’époque, l’accession de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle était un accident. Ce qu’on ne peut plus dire aujourd’hui, alors que le FN se retrouve aux portes du pouvoir régional.

Ces dérives entrainent forcément ceux qui s’y livrent dans le champ magnétique du FN.

Bertrand Dutheil de la Rochère, qui compte parmi les dirigeants notoires du rassemblement Bleu Marine, a lancé un appel aux intellectuels de gauche, qu’il estime trahis par leurs dirigeants et leurs partis politiques. Il les enjoint de rejoindre le FN, érigé en adversaire de la pensée unique. S’il le fait, c’est qu’il a entrevu une brèche ouverte par Jacques Sapir, qui s’est prononcé, récemment, pour un front de libération nationale, qui inclurait, en particulier, le FN de Marine Le Pen, totalement dédiabolisé. Il prône le rassemblement des adversaires du système, de l’Europe et du libéralisme culturel. Ceci va de pair avec le modèle de société incarné par Vladimir Poutine, dont l’antiaméricanisme et la défense de l’identité séduisent les extrémistes de tout bord. Nous sommes donc dans une situation où l’extrême droite, prétendument postfasciste, accepte le jeu démocratique et, surtout, défend l’identité contre l’islam, laissant clairement les considérations antisémites . Alain Soral. Il s’agit là d’un phénomène politique qui, en sus du désarroi des intellectuels de gauche, aura des incidences sur la prochaine élection présidentielle.

Nombreux sont ceux, parmi les néo-réactionnaires, qui s’en prennent à la culture de masse, à la société métissée et à une certaine vision de Mai 68, sur fond de critique de l’islam et de stigmatisation des musulmans. Assiste-t-on à une régression démocratique, sous l’effet d’une pensée contrerévolutionnaire, raciste et résolument anti-égalitariste ?

Oui. Deux extrêmes droites coexistent, dans le paysage politique actuel. Alain Soral est un

pur fasciste, antisémite de surcroit, qui partage un certain nombre de thèmes avec les nouveaux réactionnaires ou le FN. Mais, il s’en sépare, au motif qu’il n’est pas islamophobe. Il est même islamophile, ce qui ne l’empêche nullement, cependant, de s’opposer au métissage. Il se présente comme un ami des musulmans, en se rapprochant très clairement d’un Dieudonné.

Tant et si bien que sa clientèle se situe beaucoup plus du c.t. des zones sensibles que des beaux quartiers. Il a, en commun avec les nouveaux réactionnaires, la haine de la société ouverte. Cet espace où chacun peut développer une identité mondialisée, l’amour de la musique pop ou rock, le mélange, le métissage comme idéal culturel auquel il s’oppose, avec véhémence. Ceux qui gravitent autour de lui font partie des nostalgiques de l’ancien Front national, dont il a été très proche, avant de le quitter pour fonder sa propre boutique. Au fond, leur objectif est de revenir aux « vraies valeurs » qui ne sont pas nécessairement rattachées à nos racines chrétiennes.

Ce positionnement permet à Marine Le Pen de se démarquer de cette frange de l’extrême droite qu’elle assimile volontiers à des « voyous » et des « racistes ». Ce qui n’empêche pas tous ces gens là de se retrouver dans la rue, à l’occasion de la manifestation du Mariage pour tous, contre les socialistes et le peuple de gauche. C’était d’ailleurs la première fois, depuis 1934, que l’extrême droite a pu occuper le pavé, et elle ne s’en est pas privée !

Le déclinisme et le souverainisme sont-ils devenus la norme au sein de notre société ?

Le souverainisme gagne du terrain tous les jours, dans tous les partis. Le Front de Gauche et Jean-Luc Mélenchon cèdent aisément à cette inclination. Chez les catégories les plus modestes, son discours séduit. Quant au déclinisme, il a la faveur de nombreux intellectuels, mais il n’a pas grand-chose à voir avec cette « France qui tombe » que nous décrit Nicolas Baverez. Il ressemble aux vieilles théories de la décadence, selon lesquelles l’Europe se laisse aller, la France abandonne ses valeurs traditionnelles. Comme le dit Alain Finkielkraut, qui a le sens de la formule, notre choix se limite au parti de l’Autre, l’immigré, le musulman qui est une menace pour l’identité française, ou le parti du sursaut. Le déclinisme actuel indique son propre remède.

La décadence est due, pour beaucoup, au phénomène migratoire, en lien avec l’islam. Ce qui vaut à un Michel Onfray ou un Alain Finkielkraut, dont il vient d’être question, de défendre la civilisation chrétienne, sans pour autant être croyants. Derrière ce discours, transparaît la théorie du « grand remplacement », défendue par Renaud Camus. Un pays où la composition ethnique et religieuse change, est prêt à être asservi. Ce que l’on trouve également dans le roman de Michel Houellebecq, Soumission. Qu’on le veuille ou non, cet auteur est problématique, au même titre qu’un Céline, en son temps.

La société française bascule-t-elle à droite ? Les intellectuels virent-ils de bord ?

Je ne le crois pas. Mais, ce qui m’inquiète, en tant que citoyen de gauche, c’est l’absence de réaction. Une minorité d’intellectuels s’engage dans la voie consistant à se référer à de veilles valeurs de droite : défense de l’identité ethnique, référence à la hiérarchie, haine de Mai 68 et de la société ouverte, homophobie, islamophobie… Face à ce constat, il y a cependant un phénomène de passivité ou d’aveuglement chez nombre d’intellectuels ou de journalistes qui se montrent extrêmement complaisants ou se laissent duper. Il y a une dizaine d’années, nombre d’entre eux manifestaient dans la presse de gauche, comme Le Monde, Libération, L’Obs ou Marianne. Aujourd’hui, ils font amende honorable à un Finkielkraut, dont ils louent le talent et la finesse.

Ce sont les mêmes qui, dans les années 1930 vantaient les talents de poète et d’écrivain d’un Charles Maurras… C’est d’ailleurs ce qui lui a valu d’être élu à l’Académie française, au même titre qu’un Finkielkraut. L’intelligentsia d’aujourd’hui est tétanisée ! Je constate, par exemple, qu’on n’a plus le droit de poser des questions sur l’après Charlie. Comme s’il n’y avait pas de problème. Cet aveuglement me paraît plus dangereux que les discours de ceux qui avancent sans masque et qu’il nous faut critiquer avec force et détermination. Il n’y a plus de tentative de penser sur le post-fascisme du Front national. Prenons garde, d’autant qu’un Jacques Sapir n’est que l’avant-garde d’un mouvement souverainiste qui ne cessera de s’affirmer, au nom de la défense de la France éternelle.

Sur un autre plan, la pétition « Touche pas à mon église », signée par Michel Onfray, est la traduction de la défense d’une identité chrétienne de la France par des non-croyants. Il s’agit là, très clairement, d’un marqueur politique discriminant vis-à-vis des musulmans. Je remarque, par ailleurs, qu’Eric Zemmour a vendu Le suicide français à 500 000 exemplaires, alors qu’il est, lui aussi, l’auteur d’un brûlot antimusulman, anti-gauche et contre-révolutionnaire. Ceci est très grave. Ne faudrait-il pas que les jeunes générations se lèvent pour contester ces écrits ? Il nous faut également réfléchir à l’héritage de la Révolution française et des Lumières. Il existe bien une inquiétude civique qu’il faudrait soulever contre ces problèmes, en apportant des réponses claires.

Propos recueillis par Bruno Tranchant