La trop grande importance des mathématiques en économie

Le 21 juin 2000, des étudiants de la prestigieuse Ecole Normale Supérieure publièrent une pétition afin de dénoncer « le trop grand usage de la formalisation mathématique et le manque de pluralisme dans l’enseignement de la science économique ». Le mouvement AUTISME était né, rejoint par de nombreux économistes connus et reconnus, comme Bernard Chavance, Jean Gadrey ou Dominique Plihon. Ce dernier soutenait la nécessaire réforme de l’enseignement de l’économie, à travers une soutien prononcé de l’histoire, de la psychologie et de la sociologie, afin que la discipline s’enrichisse de la pluralité et « s’inscrive comme une science réelle ». Outre-Manche, l’économiste Anglais Steve Keen, dans son célèbre ouvrage L’imposture Économique (2001, traduction française 2014),  accusait aussi la pédagogie économique. « Les cours magistraux de microéconomie, de macroéconomie et de finance à l’université ont été purgés de toute idée étrangère au corpus mathématique. (…) Les étudiants grondent et l’esprit critique augmente ».

Malgré cet appel, rien n’a été fait. Les cours imposés dans la plupart des universités Françaises restent à dominance néoclassique (donc d’inspiration libérale), avec une approche particulièrement instrumentale et formatée. On cherche à imposer une vision claire et parfaitement rationnelle de l’individu (individu rationnel, marché pur et parfait… Ce qui n’existe nulle part excepté dans cette théorie pure), sans aucune influence du monde extérieur et sans variable inexpliquée. Les démonstrations passent nécessairement par une analyse mathématique complexe et standardisée, sans tenir compte des facteurs sociaux, humains, de groupe et des éléments exogènes.

Cela a forcément, à plus ou moins long terme, un impact sur les décisions de politique nationale. L’idéologie dominante se maintient, celle faite du marché-roi, de la concurrence libre et non faussée et de la mondialisation heureuse. Les étudiants débarquent en première année à l’université, sont sélectionnés sur la seule base de leur talent en mathématiques (statistiques, économétriques…) et seront amenés ensuite, s’ils parviennent à intégrer des masters prestigieux et des fonctions à responsabilités, à appliquer ce dogme formalisé et formaté.

La situation est dangereuse, tant pour l’avenir de la discipline que pour les futures prises de décisions macroéconomiques. Si on fait croire aux étudiants que l’univers est supposé donné, que les comportements peuvent être réduits à un seul individu représentatif et que ce dernier ne prend ses décisions qu’en fonction d’un calcul coût-avantage parfaitement rationnel sans aucune asymétrie d’information, on pervertit l’esprit de réflexion. Si, en plus, ce modèle est justifié par les « maths », jugées dans l’inconscient collectif comme étant rigoureuses et certaines, on court tout droit vers l’obscurantisme. D’après l’économiste Français Philippe Mongin, cité par le mouvement AUTISME, « la mathématisation encourage l’unilateralité du discours économique », la volonté est de centraliser les hypothèses afin de construire des modèles clairs et précis. Pourtant, c’est une quête idéologique, plus que scientifique.

L’économie, c’est l’observation du monde réel, des interactions sociales, des comportements particuliers dans un univers complexe. Ce monde ne se réduit pas à la somme des intérêts des acteurs, indépendants et autonomes. On ne peut pas déterminer le comportement optimal à partir de calculs mathématiques du second degré, tout en niant les facteurs exogènes et sociaux. Chaque individu est différent, de part ses goûts et ses valeurs, de part sa socialisation et son histoire. La culture, ensuite, influence les groupes, les classes sociales, les communautés. Tel phénomène observé quelque part ne peut pas être dupliqué ailleurs, comme une boite à outil économique. Ce n’est pas parce que telle réforme du marché du travail ou telle libéralisation financière a fonctionné quelque part, au regard du modèle mathématique et de l’expérimentation empirique, que la même décision marcherait ailleurs. Tout est différent et rien n’est similaire.

Les mathématiques ne sont pas l’apanage de la science économique. Il y a une pluralité et une hétérogénéité des points de vue, personne ne peut penser comme autrui, personne n’a raison, personne n’a tort. Car si les mathématiques avaient résolu le problème de la scientificité de l’économie, tous les chercheurs auraient prédit la crise, elle-même aurait été résolue dès la mise en application des politiques de rigueurs. Parce que précisément ces dernières répondaient à une démonstration et à une justification mathématique. A l’inverse, rien ne s’est déroulé comme prévu, tout simplement parce qu’il n’y a pas de vérité absolue et que l’économie est une science humaine par excellence.

L’économie devrait être observée comme cela, comme une science du réel, au même titre que les sciences sociales. Les étudiants en économie devraient avoir accès, très tôt et de manière automatique, à un enseignement pluraliste et diversifié. La connaissance du monde et des individus, via des séminaires en sociologie, en histoire ou en psychologie, devrait être indispensable. Et par une autre manière d’appréhender et d’enseigner l’économie. Cela permettrait, à la fois, de protéger et défendre la discipline tout en formant une génération future compétente et alerte.

En 2014, la secrétaire d’Etat à l’Enseignement supérieur et à la Recherche Geneviève Fioraso avait suivi ce raisonnement en soutenant le projet d’une deuxième section en économie. Intitulée « Institutions, économie, territoire et société », elle accordait une large place à l’enseignement des sciences humaines. Malheureusement, une forte opposition, menée par le « Prix Nobel » Jean Tirole, avait conduit à la suppression de cette idée. Les économistes conservateurs considéraient, en effet, que la scission de l’économie entre deux branches aurait conduit à la fin d’un débat permanent et à la difficulté d’une reconnaissance scientifique.

Mais ne sont-ils pas eux-mêmes dans le déni ? Préférer le débat, c’est déjà admettre que l’économie est mal faite et que l’unicité scientifique n’est pas atteinte. Refuser le pluralisme, c’est nier les facteurs sociaux et humains qui sont au cœur du projet économique. Vouloir plus de mathématiques, ce n’est pas rendre la discipline plus propre ou plus légitime, c’est refuser des évidences et s’enfermer dans une tour d’ivoire dangereuse.

Pour le bien de l’économie et des futurs étudiants, exigeons alors une égalité de traitement entre les sciences sociales et les sciences dures, exigeons moins de mathématiques et plus d’humanité.