Les électorats du FN

Que signifie voter Marine le Pen aujourd’hui ? Quels électorats attire-t-elle et pourquoi ? La dédiabolisation tant mise en avant par les journalistes et les membres du Front national lui-même a-t-elle eu l’effet escompté ? Son nouveau discours a-t-il convaincu ?

Un nouveau discours efficace ?

Les mutations lexicales du discours Front national afin d’en opérer sa dédiabolisation sont manifestes. L’antisémitisme et le racisme biologique, deux marqueurs forts du discours frontiste, sont lissés au travers d’un vocabulaire plus acceptable. Outre le lissage lexical, Marine le Pen a introduit de nouvelles thématiques programmatiques au Front national : « On observe ainsi un double virage lexical, économique et républicain. Le tropisme économique est remarquable : sur les deux cents expressions nominales les plus utilisées par Marine Le Pen, 40 % ressortissent au domaine économique, contre 23 % pour son père, qui privilégie la vie politique au sens large (26,5 % contre 17 % chez sa fille) ou l’immigration (14,5 % contre 7,5 %). Elle nuance en outre les connotations de ce programme économique amplifié en ajoutant une dimension étatiste inédite. »

Il faut cependant rappeler que si le lissage sémantique et le renouvellement programmatique effectués par certains cadres nationaux, en particulier Marine Le Pen et Florian Philippot, cette mutation est loin d’être partagée par l’ensemble des cadres, et de manière encore moins unanime par les militants. Cécile Alduy a, au moyen d’une étude de « Data Match » démontré des différences notoires de langage : « Alors que les cadres privilégient comme thèmes l’économie (27 % des tweets), l’Europe (19 %), puis seulement l’immigration (15 %) à égalité avec l’agriculture (15 %), les sympathisants parlent en priorité d’immigration (43 %) et d’islam (18 %), en des termes bien éloignés de la rhétorique policée de la présidente du parti : « Je veux pour mes enfants une France Front national sans muz [musulmans] et autres rats qui pompes [sic] notre fric » ; « #grandremplacement des fêtes chrétiennes par des fêtes muz », etc. »

Ce « gap » entre le nettoyage lexical d’une minorité de cadres et l’idéologie de la base militante et sympathisante laisse supposer que ce nouveau discours n’est pas la raison majeure, ou tout du moins la seule raison de ces nouveaux succès du Front national. Cécile Alduy remet en question ce fait, notamment de par le résultat obtenu par Marion Maréchal le Pen lors des Régionales de 2015, qui bien qu’étant anti-avortement, anti-islam, réalise le meilleur score du Front national avec 45,2% des voix au second tour. Les prises de position des « nouveaux électeurs » du Front national nous indiquent un alignement sur la ligne historique du parti, et non une adhésion à un parti « plus acceptable ».

Les nouveaux électeurs du Front national aux Régionales de 2015

L’institut du CEVIPOF a analysé les prises de position d’anciens électeurs sarkozystes et hollandais (ceux qui ont voté François Hollande / Nicolas Sarkozy en 2012 mais qui ont voté Front National aux Régionales). Ce qui nous permet à la fois de les comparer aux Sarkozysistes et Hollandais fidèles, ainsi qu’aux frontistes plus anciens.

Le ralliement des électeurs sarkozystes : un processus de radicalisation. Tout d’abord, ce qui est le plus cité par ces deux types d’électorats sont pour les uns la diminution budgétaire (Sarkozystes fidèles), pour les autres la diminution du nombre d’étrangers (Sarkozystes ralliés au FN). C’est donc du point de vue identitaire et autour de la question des immigrés que s’opère la radicalisation. Cependant, cette radicalisation du point de vue identitaire, s’accompagne d’un maintien, auprès des Sarkozystes ralliés au FN, de thèmes économiques, ils sont majoritairement en accord avec l’idée qu’il faut augmenter le temps de travail (alors que seulement 41% des frontistes fidèles sont d’accord avec cela), et à 41% d’accord avec l’idée qu’en matière sociale il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres ( 28% des frontistes fidèles). Les écarts de postures idéologiques sont la preuve de cette radicalisation.

Le ralliement des électeurs de François Hollande : une véritable conversion. La comparaison entre les « Hollandais » fidèles et ceux qui se sont ralliés au FN est assez stupéfiante. Ces personnes ralliées au vote frontiste montrent un alignement presque parfait aux postures des frontistes endurcis. Deux questions suscitent un écart massif entre les Hollandais fidèles et ceux qui sont ralliés au FN : 9% des premiers trouvent qu’il y a trop d’immigrés en France, 73% des seconds, 15% des fidèles à François Hollande pensent qu’il faut rétablir la peine de mort alors que 65% des « Hollandais » ralliés au Front national y sont favorables.

Sur certains points, les « Hollandais » ralliés ont des positions plus radicales que les Sarkozystes ralliés. C’est le cas du sentiment de haine éprouvé après les attentats, de la priorité s’agissant de l’emploi à donner à un Français sur un immigré et même de la diminution de la participation de la France à l’Union européenne : 40% des Hollandais ralliés au FN la souhaitent contre 31% des Sarkozystes de même type.

Les données géographiques : l’influence de l’isolement

L’institut Ifop a analysé, au moyen de l’outil cartographique, l’effet de corrélation entre le type de zone d’habitation (urbaine, péri‐urbaine, rurale) et les services qui y sont présentés avec la structuration du vote FN. La première observation de cette étude, est que, lors des Régionales de 2015 à Paris, la courbe du vote FN a été inversement proportionnelle à la proximité avec le centre urbain. Etabli à 14% entre 0 et 10km de Paris, le résultat de Wallerand de Saint‐Just passe à 20,3% entre 10 et 20 km de Paris, 31,8% entre 40 et 50km pour atteindre ainsi 40,9% dans les zones à plus de 80km de Paris.

Ce phénomène est loin d’être propre à la région parisienne. L’étude du département de la Sarthe montre le même phénomène d’augmentation du vote FN à mesure de l’éloignement à la ville-­centre. Au Mans, par exemple, où le prix du loyer est indexé à la distance entre le bassin ce bassin d’emploi sarthois et le lieu de vie, le vote FN augmente à mesure que le loyer diminue. Lorsque le prix du m2 est de 1850 euros approximativement, le FN réalise un score avoisinant les 21%, tandis qu’à 1000 euros le m2 le vote frontiste grimpe à 48,8%. Le réseau routier est également partie prenante au sentiment d’isolement de certains territoires ruraux en périphérie du Mans.

L’institut démontre enfin, au sein de son étude que le vote frontiste est alimenté par une dévitalisation des centres-bourgs. Aux Européennes de 2014, dans les communes de moins de 500 habitants, le vote FN est établi autour de 23,5% lorsque 6 services de proximité ou plus sont présents dans la commune, et augmente jusqu’à 30,8% lorsque aucun service n’est présent. Ce phénomène est identique dans les communes de 500 à 1000 habitants. L’étude de l’effet corrélatif de chaque service de proximité permet de démontrer que l’impact psychologique et électoral de chacun d’eux est assez différencié. De même dans son travail de cartographie, Hervé Le Bras a clairement établi la correspondance entre les zones de forte précarité et le vote FN : « les votes FN proviennent de la population qui craint de basculer dans une forme ou une autre de précarité »

Ces différentes données géographiques nous indiquent des facteurs exogènes au vote FN. Les territoires isolés soit du fait du réseau routier soit du fait du retrait de l’état, tel qu’il est perçu, au travers de la présence ou non de services de proximité, et dans lesquels la précarité est multiple et perceptible, fondent des espaces propices à l’ascension du vote frontiste. Son nouveau discours étatique, protecteur trouve un certain écho auprès d’une population en voie de fragilisation en demande de protection sociale.

Les jeunes et le FN

80% des primo-votants déclarent s’intéresser à l’élection présidentielle (25% de « énormément intéressés » contre 26% sur l’ensemble de l’électorat). Et c’est auprès des affiliés Front National que la proportion de jeunes portant « énormément d’intérêt » est la plus élevée (35% contre 23% des proches du PS, et 19% des proches des Républicains).

 Le premier choix de vote est fortement frontiste. Le rapport de force gauche/droite est fortement déséquilibré : 35% (14% pour Jean Luc Mélenchon, 12% pour François Hollande) contre 65% pour la droite dont 31% pour le FN. Certaines portions de l’électorat des primo-votants choisissent même dans des proportions très impressionnantes le vote FN : 60% des primo-votants chômeurs déclarent voter Marine Le Pen (candidature Alain Juppé), 42% des primo-votants dont le revenu du foyer est compris entre 2000 et 3499 euros (face à Nicolas Sarkozy). 36% des ouvriers, 34% des employés.

Ainsi, la propension des jeunes à voter, y compris lorsqu’il s’agit de leur premier bulletin de vote, Front national, est à interroger. Il peut être l’indice d’une nouvelle mutation du vote FN plus structural et affectant de nouvelles parties de l’électorat. Le premier vote demeure structurant dans le rapport à la citoyenneté, il est essentiel de se tourner vers cette jeunesse, qui, soit par peur du déclassement, soit par besoin de cadres structuraux que leur font miroiter le FN, soit dans une contestation des rapports de forces sociétaux actuels se tourne vers le parti extrémiste.