Il y a 35 ans, Pierre Mendès France nous quittait

Le 20 octobre 2017,

Trente cinq années nous séparent de la disparition de Pierre Mendès France. C’est dire que pour les jeunes générations il appartient à l’histoire. Et pourtant son nom demeure évocateur d’un style politique que beaucoup n’arrivent pas à définir avec précision mais que résume souvent l’image d’un Républicain intransigeant, capable d’unir la détermination et l’éthique.

Son action sous la IIIème République – il a été élu député radical en 1928 ! – est rarement évoquée. Et, pourtant, il a été un de ces jeunes députés du parti radical, avec Jean Zay ou Pierre Cot, qui ont influencé leur parti pour l’entraîner dans l’alliance constitutive du Front populaire. Sa détermination anti-fasciste a été sans faille. Et un épisode (mineur peut être, car il n’a duré qu’un mois dans un éphémère gouvernement Léon Blum en mars 1938) revêt une réelle importance pour nous socialistes. Il a été, en effet, celui, aidé par son ami Georges Boris, qui a introduit, le premier, les idées keynésiennes dans les programmes de gouvernement. Elles ont ensuite structuré toute la pensée économique de la gauche socialiste jusqu’au début des années 1980.

Plus connue a été son attitude pendant la seconde guerre mondiale. Elle dépasse ce qu’on a coutume d’appeler une « belle guerre » ! Engagé volontaire en 1940, décidé à continuer à se battre, en Afrique du Nord, en s’embarquant avec une poignée de parlementaires, sur le Massilia, arrêté par Vichy et jugé, lui qui représentait tout ce que le régime détestait, un juif républicain, un député radical, un homme du Front Populaire, évadé, en gagnant Londres, où il refuse à De Gaulle de demeurer dans les bureaux de la France Libre, pour repartir au combat dans l’escadrille Normandie Niemen. Enfin, convaincu par De Gaulle d’aider à préparer la Libération, il devient Commissaire aux Finances, puis Ministre de l’Economie Nationale en septembre 1944. Et, pourtant, certain qu’une reconstruction saine et solide du pays demande une rigueur économique pour réduire une inflation galopante, il n’accepte pas l’arbitrage de De Gaulle en sa défaveur et démissionne en avril 1945.

Marginalisé au début de la IVème République, la justesse de son analyse face à la guerre d’Indochine l’impose après le désastre de Dien Bien Phu en juin 1954. C’est dans les quelques mois de sa présidence du Conseil, que toutes les dimensions de ce qu’on appellera le « mendésisme » se manifestent. Une politique d’engagements clairs, annoncer des objectifs et s’y tenir ; une pédagogie politique, en expliquant régulièrement les enjeux à l’opinion ; un contrat de législature pour amener des partis réticents à accepter une cohérence dans l’action ; la modernisation du pays, dans un équilibre entre l’efficacité économique et la justice sociale. Porté par un nouvel hebdomadaire, l’Express, fondé en 1953, par Jean-Jacques Servan Schreiber et Françoise Giroud, il réunit derrière lui tout un courant d’opinion, qui lui sera durablement attaché, avec des intellectuels, des étudiants, des cadres, des syndicalistes, de la minorité de la CFTC. Evidemment, les difficultés sont là. La non-ratification de la Communauté Européenne de Défense, dont les démocrates chrétiens le rendent responsable, la défiance des communistes, dont il a repoussé le soutien initialement, et surtout les débuts de l’insurrection algérienne minent une majorité parlementaire d’emblée fragile. Ce gouvernement Mendès France – et cela sera le seul ! – a nécessairement un goût d’inachevé.
Mais il restera une référence et représente, encore aujourd’hui, ce que doit être une politique démocratique moderne.

La dernière partie de sa vie politique est commandée par le choix qu’il fait dans la crise de mai 1958, de refuser le quasi coup d’Etat du Général de Gaulle, que pourtant il admire, et les institutions qu’il propose et impose pour la Vème République. Moderniser le régime parlementaire, oui, mais une politique de type plébiscitaire, qui donne le pouvoir à une élite technocratique et fait du Parlement le prolongement du pouvoir exécutif, non. Ce choix explique ce qui a suivi, son adhésion au Parti socialiste autonome, puis au Parti socialiste Unitaire, en 1960, son effort pour donner un contenu praticable au socialisme démocratique, notamment, dans son ouvrage sur la République moderne de 1962. Mais, Pierre Mendes France n’est pas un homme de parti. Conscience de la gauche socialiste et républicaine, son isolement partisan laisse le premier rôle à François Mitterrand à partir de 1965, qui construit une union de la gauche avec les communistes et fait passer le programme après les impératifs stratégiques. Bousculé par la crise de mai 1968, le député de Grenoble refuse de jouer le rôle que lui propose le PSU. Battu aux législatives de juin, il tente, de manière déroutante pour une part de l’opinion, derrière la candidature de Gaston Defferre, en 1969, de démocratiser les institutions. L’échec cruel, un peu plus de 5 % des suffrages seulement, le rend
à sa situation paradoxale, une référence reconnue, qui inspire toute une partie de la gauche, mais un isolement politique. Dans ses dernières années, il écrit, conseille, agit pour les grands enjeux internationaux – le dialogue israelo-palestinien particulièrement, et soutient, quelles que soient ses réserves personnelles, François Mitterrand et le parti socialiste dans leurs combats des années 1970.

La victoire de 1981 est marquée par cette scène célèbre à l’Elysée où Pierre Mendes France verse des larmes pendant l’accolade de François Mitterrand. « Sans vous rien n’aurait été possible », les mots du nouveau Président sont connus – et tout à fait justes. Il y a plusieurs manières d’agir en politique. Pierre Mendes France ne se laisse pas enfermer dans une attitude. Sa vie en témoigne. Mais, comme il le disait lui-même : « En politique, nous n’avons le choix qu’entre nous contredire ou nous répéter ». Il a voulu constamment marché du même pas…