[INTERVIEW] – Dominique Andolfatto : «La direction du FN n’a guère d’empathie avec les milieux syndicaux»

Dominique Andolfatto est professeur de science politique à l’Université de Bourgogne Franche-Comté, co-auteur, avec Thierry Choffat, du chapitre « Le Front national les syndicats. Une stratégie d’entrisme ? », paru dans Les Faux semblants du FN, livre collectif dirigé par Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, paru aux Presses de sciences po, 2015. Il est également l’auteur de Sociologie des syndicats (la découverte) et d’Histoire des syndicats (Seuil), co-écrit avec Dominique Labbé.

Aux dernières européennes, 33 % des sympathisants de FO, 22 % de ceux de la CGT et 17 % de la CFDT, ont glissé dans l’urne le bulletin FN, selon un sondage Ifop. Comment expliquez-vous la progression de ce vote ?

Ces chiffres n’indiquent pas a priori de progression. On ne verrait de progression qui si on replace ces chiffres en perspective, depuis les années 1990, par exemple. Nous disposons en effet de nombreux sondages qui ont cherché à combiner proximité syndicale et vote en faveur du FN. Et on note bien une progression, mais assez comparable à celle caractérisant la moyenne des Français. Ainsi, lorsque le FN gagne des voix, ces gains se retrouvent aussi parmi les sympathisants de syndicats et, probablement, les syndicalistes. Bien sûr, on peut s’en émouvoir. Le choix ou l’engagement syndical, et des valeurs qui seraient attachées à celui-ci, « ne protégeraient pas » du vote FN. Mais en réalité, les salariés, soutenant ou engagés dans des syndicats, sont à l’image de la population générale. Ils ne sont pas d’une autre nature.

On note tout de même que les sympathisants des syndicats votent habituellement un peu moins en faveur du FN que les salariés ne déclarant aucune sympathie syndicale. Par exemple, si on prend en compte le dernier sondage disponible (IFOP, 6 décembre 2015), à l’occasion du premier tour des élections régionales de 2015, 29 % des sympathisants des syndicats ont fait le choix du FN, contre 33 % pour les salariés sans sympathie syndicale. On rappellera que – globalement – le FN a réalisé 28 % d’audience. Les résultats pour les salariés sympathisants de syndicats sont donc tout proches de cette moyenne et – compte tenu des marges d’erreur des sondages – comparables à ceux-ci. Mais la petite différence qui apparaît pourrait s’expliquer aussi parce que l’on sait que ce sont les personnes les plus âgées qui ont la moindre propension à voter en faveur du FN. Or, les salariés ont généralement moins de 60 ans.

On rappellera encore que seul un électeur sur deux est allé voter aux régionales de 2015. Cela signifie qu’il faut diviser tous ces chiffres par deux pour avoir une vision plus exacte de l’implantation du vote FN dans l’électorat. Environ 15 % des sympathisants des syndicats auraient effectivement fait le choix du FN lors des régionales de 2015 (ou environ 12 % lors des européennes de 2014). Par contre, quelque 17 % des salariés sans sympathie syndicale auraient voté FN, en décembre 2015 (ou environ 15 % lors des européennes de 2014).

Existe-t-il une singularité du vote FO ?

Difficile à dire. Les chiffres des sondages indiquent bien un sur-vote en faveur du FN de la part des sympathisants de FO. Si l’on reprend les résultats des régionales de 2015 – comme lors d’élections antérieures –, cela apparaît effectivement le cas. Quelques 26 à 27 % des sympathisants de la CGT et de la CFDT font le choix du FN. Cela monte à 34 % pour ceux de FO. L’écart doit toutefois être relativisé. Et dans tous les cas, on reste proche de la moyenne du vote des Français en faveur du FN. En outre, nous ne disposons que de résultats en pourcentage et on ne connaît pas le volume – en chiffres absolus – auquel renvoient ces populations. Compte tenu de la faiblesse des taux de syndicalisation en France, il est probable que les écarts de volume entre ces populations sont très faibles, ce qui fragilise les différences relevées en termes de pourcentage – et qui était beaucoup moins le cas pour l’ensemble des sympathisants des syndicats évoqués dans la question précédente, le volume de population étant dans ce cas plus large. Enfin, ce sont les personnes interrogées qui s’auto-définissent comme sympathisants CGT, CFDT ou FO. Un sympathisant n’est pas un adhérent. On ne peut donc en tirer des conclusions définitives quant au positionnement politique des membres de l’organisation. D’autant plus qu’il n’est pas impossible que certaines personnes interrogées aient choisi de se déclarer proches de FO par rejet de la CGT et de la CFDT, les seules deux autres organisations mentionnées dans l’enquête… Bref, il importe de tenir compte de certaines limites méthodologiques de l’enquête.

Cela dit, malgré ces réserves, on peut admettre qu’il y aurait bien une propension à voter plus fortement en faveur du FN de la part des sympathisants de FO et l’expliquer également par une plus grande diversité politique des soutiens de celle-ci… tandis que les sympathisants de la CGT et de la CFDT constitueraient – politiquement parlant, voire idéologiquement – des populations plus homogènes et, en l’occurrence, moins perméables au discours du FN.

Au-delà, comment expliquer l’intrusion de plus en plus massive du FN dans les centrales syndicales ?

Le terme « massive » me semble exagéré. Le problème de fond reste celui de la désyndicalisation. Avec un taux de syndicalisation moyen en France de 7 %, et plus souvent situé entre 0 et 4 ou 5 % dans le secteur privé, les syndicats français ne sont plus guère implantés dans le salariat. On voit même prospérer de véritables déserts syndicaux. Le FN – fort de son audience électorale dans les électorats ouvrier et employé notamment – cherche à profiter de cette situation pour, sinon développer des implantations, du moins propager ses idées et les ancrer plus fortement.

Cela dit, le FN ne cherche plus – depuis longtemps – à développer des organisations qui seraient spécifiquement frontistes pour contrecarrer les syndicats classiques, ni même à développer l’entrisme dans ces mêmes syndicats, compte tenu des aléas de ces stratégies.

Le FN – en tous les cas une partie de ses cadres – entend plus simplement se saisir de toute opportunité pour propager de façon plus ou moins informelle – mais volontariste – ses idées dans le salariat et les organisations porteuses des intérêts des salariés.

Le principe de « préférence nationale » n’est-il pas incompatible avec le syndicalisme ?

Dans un étude très intéressante à paraître, Dominique Labbé et Denis Monnière, spécialistes de l’analyse du discours politique, politologues à Grenoble et à Montréal, primés par le Parlement du Québec pour leur travaux, montrent que – contrairement à ce qui est souvent affirmé – il y a bien une évolution dans le discours du FN. Ils parlent même de « différences marquées » sur le fond entre Jean-Marie et Marine Le Pen. De fait, le thème de la « préférence nationale », à l’origine de nombreuses polémiques et même de contentieux, n’apparaît plus dans le discours du FN. On peut bien sûr considérer qu’il reste implicite et qu’il ressort de la lecture du programme officiel la notion de « préférence communautaire » – c’est-à-dire européenne – ou la dénonciation de ce qui serait une « préférence étrangère » pour l’attribution de logements sociaux…

Sur un autre plan, on indiquera qu’historiquement le syndicalisme était plutôt protectionniste et critique à l’égard de l’emploi de travailleurs immigrés accusés de favoriser le dumping social entre les entreprises. Cette même critique vaut aujourd’hui pour les « travailleurs détachés », compte tenu d’une réglementation permissive que le projet de loi El Khomri entend réviser et durcir.

La veille du 1er mai 2015, le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, annonçait la création d’un « cercle Front Syndical », afin, notamment, « d’assurer la défense des militants et candidats, par ailleurs membres d’un syndicat ». Ceci signifie-t-il que le FN se livre à un important travail d’entrisme dans ce milieu ?

Non. Le FN a en réalité renoncé à l’entrisme dans les syndicats traditionnels comme à la création de syndicats estampillés FN, ainsi qu’il avait pu le faire dans les années 1990 avec la création d’une CFNT (Confédération française nationale du travail). Plus au fond, le positionnement du FN à l’égard des syndicats est empreint de paradoxes. La direction du FN n’a guère d’empathie, en réalité, avec les milieux syndicaux quels qu’ils soient, sinon avec le monde du travail qui, pour elle, ne semble guère que présenter un intérêt tactique. Ainsi, Marine Le Pen a pour habitude de tenir des discours très critiques a l’égard des syndicats, dénonçant, par exemple, un syndicalisme « archaïque », « non représentatif », « dévoyé et moribond »… Et sociologiquement, il existe probablement un « gap » important entre les dirigeants du FN et le monde syndical, voire du salariat.

Cela dit, une partie des frontistes – par stratégie ou sympathie plus effective avec le monde du travail – se montrent plus attentifs à l’égard du salariat et de ses organisations représentatives. Ils cherchent à attirer à eux des syndicalistes traditionnels en perte ou à la recherche de nouveaux repères. Ils escomptent que les tensions ou clivages existant au sein des confédérations traditionnelles constitueront pour eux un effet d’aubaine, leur permettant de draguer des syndicalistes qui, ensuite, seront autant de propagateurs de leurs thèses dans la population électorale.

Ces cadres ou militants du FN s’efforcent, aujourd’hui, d’opérer de façon assez discrète parce que des organisations telles que la CGT ou la CFDT excluent de façon quasi-automatique leurs adhérents qui – publiquement – déclarent se reconnaître dans les thèses du FN, voire sont candidats à des scrutins politiques divers sous l’étiquette de celui-ci – on se rappellera, par exemple, de l’affaire Fabien Engelmann, responsable local de la CGT, candidat du FN lors d’élections locales en Moselle, exclu de la CGT, avant de devenir maire d’Hayange et, plus récemment, conseiller général de la nouvelle région du Grand Est.

Depuis 2015, après bien des hésitations, la stratégie développée par le FN est celle de constituer un « cercle front syndical ». Il s’agit d’une association très informelle de syndicalistes d’origines diverses, en l’occurrence de « syndicalistes patriotes », ainsi qu’ils se désignent souvent eux-mêmes, soit de relais d’opinion du FN dans les syndicats et, plus largement, dans le salariat et la population. Un délégué de FO, membre de cette « structure », témoignait récemment de cette stratégie lors d’un colloque de la fondation européenne liée au FN sur « la réforme de la représentativité syndicale et le développement d’organisations professionnelles en France », organisé à la Maison de l’Amérique latine, à Paris, début avril 2016.

Sans que l’on puisse mesurer l’importance de ce réseau dans le département qui était cité, en exemple – le Loir-et-Cher – (et a fortiori en France), il était indiqué que ses membres entendent d’abord se mobiliser « contre l’ostracisme » des organisations traditionnelles à leur égard. Ils entendent défendre, en tant que syndicalistes, leur liberté de choix politique. Ils disent également faire la distinction entre leur engagement syndical et leur engagement politique, se conformant dès lors – selon leurs propres termes – à la vision dominante de la Charte d’Amiens (adoptée par la CGT, en 1906). De fait, pour éviter toute exclusion de leur syndicat, ils ne font plus mention en principe de leur engagement, voire de leurs fonctions, syndical(es) dans leurs prises de positions politiques. Dans le Loir-et-Cher, les membres du « cercle front syndical » déclarent également avoir soutenu une grève dans les transports publics à Blois, par solidarité avec les salariés, et s’être mobilisés contre le projet de loi El Khomri et, notamment, contre son article 6 qui traite du fait religieux dans l’entreprise. Globalement, les implantations du « cercle » semblent encore très discrètes, par crainte d’exclusions de ses membres des syndicats classiques auxquels ils appartiennent, mais aussi de capacités d’organisation limitées. De fait, ces exclusions semblent devenues plus difficiles et moins systématiques.

On signalera encore que, sur le fond – soit leur conception du syndicalisme –, les frontistes restent partagés, les uns étant attachés à des engagements syndicaux au sein des organisations traditionnelles, sans a priori, d’autres préconisant des règles de représentativité syndicale assouplies, d’autres défendant encore un syndicalisme de type plus corporatiste, sinon coopératif, prenant appui sur les branches d’activité, voire associant salariés et employeurs.

Le parti d’extrême droite propose un programme aux antipodes des intérêts des travailleurs et de la démocratie. Dans ces conditions, quelles réponses les centrales syndicales peuvent-elles apporter face à l’emprise de plus en plus forte du FN sur leurs adhérents ?

La CGT et la CFDT ont décidé d’exclure systématiquement tout adhérent dont l’engagement ou le soutien au FN serait révélé. Elles se montrent particulièrement vigilantes, de ce point de vue, et ont organisé quelques manifestations symboliques pour mettre en garde leurs adhérents et les salariés. Les autres organisations ont une attitude moins systématique.

Les militants proches du FN ne peuvent que dénoncer ces exclusions, s’étonnant que les syndicats tolèrent, au contraire, en leur sein d’autres formes d’engagements, par exemple au sein du PCF ou de partis d’extrême gauche, rappelant les dérives autoritaires auxquelles ont conduit les idéologies dont se prévalent ou ont pu se prévaloir ces formations.

On peut, bien sûr, comprendre cette position de principe de la part des confédérations, tout en se demandant si celle-ci ne serait pas finalement facile, dispensant de s’interroger sur les causes de fond qui poussent une partie des syndicalistes – et plus largement – des salariés à se tourner vers le FN ou, à tout le moins, certaines de ses idées, ou encore une « offre » politique remettant en cause des clivages traditionnels. Manifestement, ce sont aussi les défauts d’implantations du syndicalisme dans le salariat qui posent question. Les grandes faiblesses de son maillage sont en cause. Or, cette situation ne découle pas uniquement de raisons qui tiennent au contexte économique, mais aussi à l’institutionnalisation et à la professionnalisation du syndicalisme qui, le plus souvent, ont creusé l’écart entre les salariés et leurs organisations représentatives. Bref, il ne faut pas croire que des principes – aussi sévères soient-ils – permettront de produire un monde du travail plus conforme à ce qui est attendu idéalement. C’est un travail de fond qui doit être engagé, des modes d’organisation qui doivent être repensés, des formes de sociabilité qu’il importe de réinventer…

En 1917, Antonio Gramsci écrivait : « Les hommes cherchent toujours à l’extérieur d’eux-mêmes la raison de leurs échecs spirituels ; ils ne veulent jamais se convaincre que la cause en est toujours et uniquement leur faiblardise, leur manque de caractère et d’intelligence. Il existe un dilettantisme de la foi comme il y a un dilettantisme du savoir ».

Propos recueillis par Bruno Tranchant