Primaires démocrates : « Nous pouvons nous inspirer de leurs innovations en préservant notre spécificité »

Frédérique Masson, secrétaire nationale adjointe aux élections, s’est rendue dans l’Ohio, à Washington et à New-York avec une délégation du PSE et de l’Internationale socialiste pour suivre « inside » les primaires démocrates du 14 au 19 mars dernier. Porte-à-porte dans des quartiers de Columbus, think-tank, QG de campagne de Sanders et de Clinton… un marathon enrichissant sur les méthodes d’engagement.

Qu’est ce qui t’a le plus marqué dans les coulisses de cette campagne ?

J’y suis allée pour observer la campagne de terrain. J’ai été agréablement surprise par leur approche du terrain et l’organisation derrière. Tout apparaît comme informel. Chacun peut contribuer à la campagne à sa manière. Tout te semble basé sur la prise d’initiative. Mais à regarder de plus près, tu te rends compte qu’il y a une organisation minutieuse derrière. Leur QG de campagne sont leur deuxième maison. Ils sont très ouverts, disposent d’espaces de rencontre et d’échange. Par exemple, je n’y ai pas vu un lieu de campagne qui ne rappelaient pas sur ses murs la méthodologie d’approche des électeurs et les éléments de langage de base. Au-delà, ils s’approprient les murs avec leurs selfies, leurs anecdotes, leurs témoignages et soutiens. Cela reste encore timide chez nous, comme si nous avions une certaine distance à nos lieux de campagne qui sont plus fermés.

Frederique Masson Hillary Team

Justement, quelles différences observes-tu dans leur méthode ?

J’ai accompagné des militants de Bernie Sanders un matin puis ceux d’Hillary Clinton l’après-midi dans des quartiers populaires de Columbus. Avant d’y aller, les militants bénéficient de tous les éléments qui permettent de savoir qui sont les sympathisants, leur niveau d’attachement au candidat, s’ils ont ou non fait un don. Le militant est ainsi mis dans de bonnes conditions. Il n’a plus qu’à faire le job sur le sens de la candidature. Le jour du vote par exemple, la liste des électeurs est affichée à l’entrée et vous voyez qui est venu voter. Ce serai inimaginable chez nous.

Au QG de campagne, chacun s’installe où il veut, se connecte et produit. Le phoning s’effectue dans un open-space. Ils échangent sur le ressenti en live. Tout le monde est invité à contribuer à sa manière. Ils vont même jusqu’à développer leurs propres appli, sans contrôle hiérarchique et c’est naturel. On a l’impression d’être à mi-chemin entre la Silicon Valley et un local de campagne traditionnel. L’objectif reste de développer des contacts pour infuser le sens. C’est marketing, mais c’est efficace.

Le bémol se situe, de mon point de vue, sur le financement des campagnes. L’Etat ne finance pas les campagnes. Donc, chaque candidat fait du lobbying auprès de groupes plus ou moins puissants. Résultat : plus tu as du réseau, plus tu as de chances de réunir les sommes astronomiques nécessaires à la campagne. J’y vois une rupture d’égalité entre les candidats mais aussi une hyper-dépendance qui peut conditionner leur programme, et leur liberté d’action une fois élus.

En résumé, nous pouvons nous inspirer de leurs innovations en préservant notre spécificité.

Frederique Masson Maison Blanche

Quel rôle y joue la jeunesse ?

La jeunesse est intégrée dans la campagne bien plus que chez nous. Les jeunes contribuent au contenu et à sa diffusion avec une plus grande autonomie et liberté. Dans la mesure où c’est moins hiérarchique, j’ai par exemple observé chez les militants de Sanders un pouvoir d’action plus fort. Les jeunes se filment, expliquent pourquoi ils soutiennent Sanders et relaient cela sur les réseaux sociaux. Ainsi l’électeur peut se projeter, s’identifier aux militants. C’est une force indéniable dans la conquête des électeurs. Les équipes de campagne de Sanders et de Clinton sont jeunes. Chez Sanders ce sont souvent des novices de la politique, adhérant aux valeurs qu’incarne le candidat. Il a développé un électorat jeune soutenu par une stratégie sur les réseaux sociaux et financée par les militants eux-mêmes.

Il est paradoxal de constater que le plus âgé des candidats fédère les jeunes générations. C’est le signe que cette jeunesse vise une forme d’espoir incarné par le plus socialiste des candidats. Pour l’anecdote, un chauffeur de taxi m’a dit : « Vous êtes socialiste ? Donc vous êtes communiste. » Alors que le communisme ne parle pas aux jeunes américains rencontrés. Ils n’ont pas vécu les deux blocs. Ils n’ont pas cette lecture de l’histoire. A leurs yeux, le modèle américain s’effondre. Comme chez nous, ils sont en attente d’un idéal, d’un espoir.

J’ai demandé : « Comment peut-il y avoir un Sanders avec un programme vraiment socialiste dans un pays réfractaire à l’interventionnisme de l’Etat ? » Ils m’ont répondu « Obama a ouvert la porte ».

Quelle lecture as-tu maintenant des campagnes d’Hillary Clinton et de Bernie Sanders ?

Déjà, sur leurs documents de campagne, Clinton et Sanders n’ont pas exactement la même approche. Quand l’une sait qu’elle joue la carte du nom et de la compétence, l’autre joue la carte de la proximité et du contenu. Le seul slogan de Clinton c’est « Hillary » avec sa photo. S’il met aussi sa photo, Sanders place quelques propositions sur l’ensemble de ses supports.

Du point de vue de l’engagement, ce qui est frappant c’est que les supporters de Clinton sont pros, rationnels comme leur candidate. Ceux de Sanders sont plus « neufs » dans l’engagement, ils ne viennent pas de la politique. Ces militants sur le terrain sont un peu plus porteurs de valeurs, d’un idéal.

Sur le fond, et c’est notamment avec nos échanges avec un think tank à Washington puis des responsables syndicaux, j’ai compris que la divergence se situe sur le degré d’interventionnisme de l’Etat. Lors d’une soirée nous avons participé à un débat sur le bilan de la présidence d’Obama. Ils analysent qu’Obama a connu des crises fortes (subprime, Katrina…) mais qu’il s’est démarqué en prônant des réformes d’interventionnisme de l’Etat (finances, sécurité sociale). J’ai demandé : « comment peut-il y avoir un Sanders avec un programme vraiment socialiste dans un pays réfractaire à l’interventionnisme de l’Etat ? » Ils m’ont répondu « Obama a ouvert la porte ». Mais plus pragmatiquement, Hillary semble tenir la corde sur sa capacité à endosser le costume notamment à l’international. Toutefois, elle devra, même à la marge, intégrer des éléments de programme de Sanders, ne serait-ce que pour conserver notamment les votes de la jeunesse.

Frederique Masson USA

Quel est ton ressenti sur l’échiquier politique américain ?

Cette expérience m’a confortée dans l’idée selon laquelle les Républicains américains tirent à droite avec un Trump, un peu à l’image de ce que nous observons chez nous sur des théories proches de l’extrême-droite européenne. A ce phénomène de droitisation s’ajoute un phénomène de gauchisation avec l’apparition d’un Sanders. J’ai mesuré par exemple comment la crise des réfugiés que connaît l’Europe est instrumentalisée dans la campagne américaine. Une femme qui travaille sur les droits des immigrés rencontrée au Congrès nous a par exemple expliqué comment le débat européen sur les réfugiés pèse sur les populations immigrées américaines. Ces dernières sont encore plus stigmatisées alors qu’elles rencontrent déjà des difficultés discriminatoires. Je ne sais pas si c’est une première mais cela montre aussi que cette campagne américaine est fortement marquée par l’instabilité géopolitique à l’échelle internationale.

Propos recueillis par Christophe Disic