Trump est un cauchemar pour les cadres du parti républicain 

Trump est un cauchemar pour les cadres du parti républicain 

Thomas Lefebvre est spécialiste des Sciences politiques. Il travaille, en particulier, sur l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis, où il enseigne aujourd’hui en qualité de Visiting Assistant Professor, au Trinity College, après avoir officié à Belfast. Ses recherches actuelles le conduisent à explorer les implications transatlantiques en lien avec l’évolution des Etats-Unis où il vit.

Quelle est la situation politique aux Etats-Unis, après le Super Tuesday qui a vu Donald Trump et Hillary Clinton arriver largement en tête ?

En dépit des résultats décevants enregistrés par Marco Rubio et Ted Cruz, aucun des deux candidats ne semble vouloir renoncer à la campagne. Ce maintien et la présence de John Kasich renforcent clairement Donald Trump. Pour peu que les quatre candidats se maintiennent jusqu’à la convention qui se tiendra à la Quicken Loans Arena de Cleveland Ohio, du 18 au 21 juillet prochains, il suffira à celui-ci de rassembler un tiers des voix pour obtenir la majorité des suffrages délégués.
D’autre part, le rejet de Trump par les cadres du parti Républicain se traduit par d’intenses spéculations. On l’a vu, en particulier, avec Mitt Romney et John McCain qui le jugent dangereux pour la démocratie et emploient des mots très durs à son égard, allant même jusqu’à le traiter de charlatan. Tant et si bien que tous les scénarii sont possibles. Certains vont jusqu’à demander à Paul Ryan, le speaker de la Chambre des représentants – le président, ndlr – de se présenter en tant que candidat indépendant. D’autres conseillent fortement à Mitt Romney de s’y coller pour empêcher l’élection de Trump. Un véritable vent de panique a saisi le parti, qui se traduit par une guerre intestine entre les anciens cadres, en quête de respectabilité, et les amis de Trump qui se jugent seuls légitimes pour incarner le pouvoir. D’aucuns vont jusqu’à prôner un « front républicain » pour faire élire Hillary Clinton ! Les débats sont d’une rare violence.

Du côté des démocrates, la situation est, bien entendu, différente. Malgré l’avantage d’Hillary Clinton qui a conquis une grande partie des super-délégués – club de l’élite du parti démocrate –, Bernie Sanders continue d’engranger des soutiens. Les moyens financiers dont il dispose, lui permettent de poursuivre une campagne solide. Et il semble bien que son intention est d’aller jusqu’à la convention de Philadelphie, la semaine du 25 juillet. Pour l’heure, il se focalise de plus en plus sur la personnalité de Clinton, des scandales qui l’entourent et de sa proximité avec les banques. Son discours est cependant moins radical que celui qu’il a pu avoir auparavant. Ce qui n’empêche nullement sa rivale de se mettre dans la peau de la candidate nationale, depuis le Super Tuesday. Au point qu’elle concentre désormais ses attaques sur Donald Trump ! Elle est convaincue qu’elle seule mettra en œuvre le troisième mandat de Barack Obama, au motif qu’elle est son héritière !

Du côté des Républicains, le succès de Donald Trump ne tient-il pas, pour l’essentiel, au rejet des élites, des minorités, des étrangers, des médias et des politiciens ? Quel est le socle de son électorat ?

Au-delà de ce constat, c’est surtout la personnalité de Trump qui attire une partie de l’électorat républicain. Tous les candidats républicains tiennent un discours très dur sur l’immigration, l’avortement, la Syrie ou l’usage des armes à feu. À commencer par Cruz et Rubio qui demandent eux aussi l’érection d’un mur à la frontière mexicaine. Les positions de Trump sont donc parfaitement compatibles avec celles de ses concurrents directs, même s’il peut lui arriver de paraître plus à gauche et libéral qu’eux, en particulier sur le planning familial. Ce qui est une hérésie pour une partie des républicains.

N’empêche qu’il apparaît sous les traits d’un « monstre » hors contrôle entièrement construit par le parti, qui recourt à des mots chocs, sans réellement se distinguer, sur le fond, des autres candidats à la primaire. Il est d’ailleurs souvent déstabilisé sur son projet qui n’est pas très éloigné, fondamentalement, de celui du FN, en France. Avec, pour principal mot d’ordre le contrôle des frontières, des flux migratoires, des échanges commerciaux avec la Chine… Et une priorité résumée dans ce slogan : « Make America great again ! », le retour de la grandeur perdue. Ces termes de protection et de contrôle font mouche, à l’heure où un sentiment d’anxiété et de peur domine les classes populaires et moyennes. Il est, de ce point de vue, clairement en rupture avec la ligne libre-échangiste républicaine. D’où l’opposition frontale des élites républicaines à son programme.

Pour le reste, les termes anti-immigrés et anti-minorités sont l’écho du matraquage pratiqué par la chaine Fox news, matin, midi et soir. Elle joue un rôle majeur dans l’élaboration du discours conservateur, au prix d’un amalgame douteux entre musulmans, mexicains et terrorisme. Elle trouve toujours des justifications aux tueries, par des policiers, de noirs non armés. Sur ce point, la violence du discours de Trump est choquante et il n’hésite pas à aller au-delà du langage codé auquel les journalistes de Fox News ont recours. Ses outrances racistes à l’égard des mexicains prétendument « violeurs » vont ainsi de pair avec son refus de prendre ses distances avec David Duke, l’ancien dirigeant du Ku Klux Klan qui lui a apporté son soutien et continue de professer la supériorité de la race blanche. Elles ont été rendues possibles grâce au succès du Tea Party qui a débridé la parole au sein du parti Républicain.

Au fond, Trump ne fait que récupérer le produit d’une sous-culture dont la parole est totalement libérée. Il est même d’usage, au sein de cette sous-culture républicaine, de se présenter comme étant non politiquement correct ! L’intéressé en fait d’ailleurs un gage d’authenticité. Au point de faire apparaître Fox News comme une chaine modérée, au sein du clan républicain ! Comme si elle était dépassée sur sa droite.

Le monstre est désormais hors de contrôle…

La grande qualité de Donald Trump réside, au fond, dans son franc-parler, l’absence de toute limite à sa liberté de parole…

Absolument. C’est d’ailleurs ce qui le rapproche d’un Jean-Marie Le Pen. Il dit les choses « comme elles le sont », pour le bonheur des téléspectateurs qui l’ont perçu, pendant de longues années, comme une célébrité. Trump est un homme de spectacle entouré de fans qui le suivent d’un meeting à l’autre. Ils connaissent d’ailleurs toutes ses tirades, comme un comique « stand-up » qui n’a pas vraiment le sens de la nuance, mais fait rêver une partie de la population. Chaque outrance lui apporte des voix.
Quant à son électorat, son cœur est composé d’hommes blancs, pas ou peu diplômés, en colère contre Washington, les élites et le « politiquement correct ». Au-delà, il n’en demeure pas moins le premier candidat du mouvement républicain, au sein de toutes les catégories sociales. Ce qui inclut les électeurs qui ont un revenu annuel supérieur à 50 000 dollars, les diplômés de l’enseignement supérieur et les catégories sociales inférieures. Il peut également compter sur le soutien massif de l’électorat évangélique, même s’il s’est marié trois fois et a pu déclaré tout et son contraire sur la religion. Il a même réussi à l’emporter dans le Massachusetts, pourtant à gauche, et dans l’Alabama, l’État le plus conservateur démontrant ainsi qu’il ratisse au delà de l’électorat masculin blanc populaire. Il jouit donc d’une grande diversité dans ses soutiens électoraux, jusqu’à certains hispaniques, ce qui est très surprenant.

Autre explication de ce succès : les accusations portées contre Washington. D’après Trump, seul un homme qui n’en est pas issu est en capacité de remettre la politique américaine en ordre !

Cette situation n’est pas sans rappeler ce que connaissent la France et une partie de l’Europe, avec la montée des nationaux-populismes.

Il existe bien, en effet, un mouvement de masse dans le monde occidental fondé sur le rejet des élites et une volonté de contrôle et de souverainisme vis-à-vis de l’immigration, du libre-échange ou des banques. La comparaison avec la montée du FN est de ce point de vue tout à fait justifiée.
Il prétend rassembler, alors qu’il reste un cauchemar pour les cadres du parti républicain. Après la défaite de 2012, son parti a publié un rapport en forme d’autopsie. Il l’expliquait par l’enrichissement du socle de l’électorat démocrate par les latinos, exception faite des cubains qui votent républicain. Il s’agissait donc clairement de les séduire, au même titre que les afro-américains. C’est ce qu’a fait Jeb Bush qui s’est mis en scène avec son épouse, de nationalité mexicaine, et un discours de compassion vis-à-vis des immigrés originaires d’Amérique latine. Trump fait l’inverse, ce qui crée un fossé avec les élites qui lui sont résolument hostiles. Toutes les stratégies sont bonnes pour torpiller sa candidature.

Tant et si bien qu’il aura beaucoup de mal à rassembler les électeurs autour de son nom. Concrètement, il divise plus qu’il ne mobilise. Souvenons-nous de l’élection de 1964 et de la victoire écrasante de Lyndon Johnson, président sortant, face au républicain conservateur, Barry Goldwater, sénateur de l’Arizona aux relents extrémistes. L’image que véhicule aujourd’hui Donald Trump est identique en tout point à celle de son prédécesseur. C’est celle d’un pays potentiellement isolationniste et raciste.

Chez les Démocrates Hillary Clinton peine à mobiliser les jeunes qui ont constitué le socle de l’électorat de Barak Obama, en 2008 et 2012. Comment l’expliquez-vous ?

C’est une faiblesse pour Clinton, mais une force pour Bernie Sanders qui rassemble beaucoup de jeunes blancs. Ses meetings sont d’ailleurs totalement uniformes, même s’il parvient à rallier quelques intellectuels afro-américains à sa cause. Mais, une majorité d’entre eux soutiennent Hillary Clinton, tandis que les jeunes aiment la nouveauté. Or, la candidate démocrate fait partie du paysage politique depuis 25 ans. Les jeunes peuvent donc parfois éprouver un sentiment de lassitude à son égard. Sans compter qu’une partie d’entre eux la jugent condescendante et arrogante.
Un épisode a été particulièrement significatif, à cet égard. Madeleine Korbel Albright, Secrétaire d’État entre 1997 et 2001, sous le second mandat du président Bill Clinton, a affirmé, sur le ton de la plaisanterie, que les femmes qui ne soutiennent pas les femmes devraient « aller en enfer ». Or, les jeunes femmes ont du mal à soutenir Hillary Clinton. Le discours de Sanders sur la lutte contre les inégalités parle beaucoup plus à leurs yeux que celui de son opposante, dont les propos paraissent souvent plus radicaux.
J’ajoute que l’idée selon laquelle tout était joué d’avance renforce le discours de Sanders contre l’establishment. Ses attaques sur les liens d’Hillary avec les banques fonctionnent auprès d’une génération obnubilée par les prêts étudiants. Celle-ci va donc devoir redoubler d’efforts pour rallier ces précieuses voix qui lui échappent pour l’heure. La mobilisation est d’ailleurs plutôt faible dans le camp de l’électorat démocrate, par rapport à 2012, alors que la participation est à la hausse du côté des Républicains. Peut-être parce qu’elle est perçue, parfois, comme étant corruptible, au motif qu’elle a soutenu la guerre en Irak.

Elle a pu compter sur les Etats du Sud du pays, où l’électorat afro-américain lui apporte majoritairement son soutien. Elle creuse ainsi l’écart avec Bernie Sanders. Cela signifie-t-il que l’investiture démocrate est jouée ?

La situation est très compliquée pour Bernie Sanders. Et, comme je l’ai signalé, l’électorat afro-américain reste fidèle à Clinton, dans un rapport de huit sur dix ! Celle-ci est d’ailleurs beaucoup plus à l’aise sur les questions raciales que Sanders, qui reste englué dans un discours unique. Il a d’ailleurs raté le coche dans le Massachusetts, l’un des plus gros états libéraux, acquis à la gauche. Sans compter que les gros états du sud, à commencer par la Floride et la Californie à l’Ouest, s’apprêtent à voter pour sa concurrente.
Il n’en demeure pas moins motivé et compte très clairement mener la campagne jusqu’à son terme. Et ce, en dépit de son déficit de popularité chez les super-délégués qui sont très favorables à Clinton. Pour peu qu’ils changent d’avis, il sera en capacité de faire basculer la Convention, ce qui, à ce stade des primaires, est loin d’être le cas. D’autant qu’Hilary Clinton a un discours parfaitement rodé qui résonne dans l’esprit de son électorat.

Le principal mérite de Sanders est d’avoir forcé sa rivale à creuser la question des inégalités, ce qui n’était pas acquis d’avance, et d’appeler à plus de transparence en politique, poussant ainsi le curseur à gauche.

Marine Le Pen est-elle en capacité d’occuper le même espace politique et médiatique qu’un Donald Trump, en emportant les suffrages d’une partie de la population en proie au doute, victime du déclassement et animée par un vif ressentiment vis-à-vis des élites ?

Si le Parti socialiste n’avait pas pris la décision de retirer ses candidats dans trois des régions où le Front national a obtenu des résultats élevés, en décembre dernier, il ne fait guère de doute que le mouvement dirigé par Marine Le Pen assumerait la présidence de l’une d’entre elles. Au-delà, il existe bien déjà un mouvement de fond fondé sur le rejet des élites et une demande de contrôle dans les sociétés occidentales.
En taclant les médias et en jouant sur la victimisation, Marine Le Pen attire à elle une large frange de l’opinion, tout en divisant une droite totalement déchirée entre une aile modérée et centriste, qui lui est hostile, et une faction conservatrice, plus prompte à la suivre sur de nombreuses thématiques. Mais, qu’on ne s’y trompe pas : un phénomène similaire se produit au Royaume-Uni, avec Nigel Farage, qui déploie tout un discours sur l’immigration et l’islam pour restaurer la souveraineté et les frontières contre l’espace Schengen. Ce mouvement de fond ne peut guère nous inciter à l’optimisme.

Le cadre politique français présente néanmoins l’avantage d’offrir des limites du droit d’expression définies par lois antiracistes. Même si le Front national utilise un langage codé, le fait qu’il existe un filtre permet de contenir, dans une certaine mesure, la spirale négative qu’entraine les discours de haine.

Propos recueillis par Bruno Tranchant