Lounes Adjroud, porte parole du Parti socialiste
Le 9 décembre 1905, la République française adoptait une loi fondatrice : celle de la séparation des Églises et de l’État. Il y a 120 ans, Aristide Briand, Jean Jaurès et les députés de la gauche républicaine inscrivaient ainsi dans la loi un principe qui allait structurer durablement notre pacte civique : la laïcité, entendue non pas comme une arme contre les religions, mais comme une garantie pour toutes les consciences. C’est ce geste politique qui continue aujourd’hui d’offrir un cadre de paix civile, alors même que les tensions identitaires se multiplient.
Héritiers de la loi de 1905 et de la tradition républicaine, nous portons aujourd’hui une responsabilité majeure. Cette responsabilité consiste à préserver et à promouvoir, dans une société traversée par de profondes tensions et des oppositions croissantes entre les individus, une parole politique forte et cohérente. Il s’agit d’affirmer avec clarté un ensemble de valeurs universelles, qui constituent le socle de notre pacte civique et garantissent la possibilité d’une coexistence pacifique. La laïcité, telle qu’elle a été pensée et défendue depuis plus d’un siècle, s’inscrit pleinement dans ce corpus de valeurs. Elle n’est pas un héritage commémoratif : elle est un principe opératoire, qui organise à la fois la liberté de chacun et l’égalité de tous.
Dans mon engagement d’élu local en région parisienne, je constate chaque jour combien la laïcité n’est pas un héritage figé, mais une exigence vivante, à expliquer et surtout à défendre. Elle n’est ni hostilité aux croyants, ni effacement du religieux : elle est une promesse d’égalité, un espace commun permettant à chacun de croire ou de ne pas croire, et ce, en toute liberté. C’est cette vision que le Parti socialiste a toujours défendue. De Jaurès à Badinter, de Jospin à Hollande, la laïcité a été pensée comme un instrument d’émancipation, de justice sociale et d’intégration républicaine. Elle est une garantie de neutralité de l’État, mais aussi — et c’est essentiel — une protection de la liberté de conscience des citoyens. Face aux défis actuels, nous devons continuer à porter ce projet commun qui permet à tous, quelles que soient leurs convictions, de s’intégrer dans un espace partagé.
Le débat public marqué par un retour du fait religieux
Impossible d’éluder le fait que depuis plusieurs décennies, la question du fait religieux a repris une place prépondérante dans le débat public. Le développement de l’Islam en France – notamment dans les grands centres urbains – aujourd’hui deuxième religion du pays, les attentes nouvelles de nos concitoyens concernant la place des cultes dans l’espace public, ou encore la montée des crispations identitaires et communautaires ont relancé les interrogations autour de la laïcité. À cela s’ajoutent des débats nationaux marqués par la médiatisation de situations particulières, ce qui a parfois contribué à brouiller la compréhension collective du principe laïque.
À l’échelle locale, ce sont souvent les Maires qui, comme toujours, se trouvent en première ligne, confrontés aux demandes concrètes du terrain : implantation d’un lieu de culte, tensions autour d’un bail emphytéotique, contestations de riverains ou bien manque de locaux adaptés.
Ne nous y trompons pas : la liberté de culte est une liberté fondamentale, protégée par la loi de 1905, mais aussi par la Convention européenne des droits de l’homme. Et cette liberté ne peut exister pleinement sans des lieux de culte dignes et accessibles. En effet, la présence de lieux de culte facilite l’intégration : elle fixe une communauté sur un territoire et lui donne le sentiment d’appartenir à la vie locale. La laïcité, telle que nous la concevons, n’a pas pour mission d’invisibiliser les cultes, mais bien d’organiser leur coexistence pacifique dans le cadre républicain. La République ne demande pas aux croyants d’effacer leur identité : elle leur demande de respecter un cadre commun où aucune croyance n’emporte privilège ou domination.
Un cadre juridique solide… mais parfois ambigu
La première réalité à rappeler, c’est que le droit protège clairement le libre exercice des cultes. L’article 1er de la loi de 1905 l’assure, tout comme l’article 9 de la CEDH. En théorie, la puissance publique ne peut financer un culte, mais elle doit tout faire pour garantir l’exercice de la liberté de conscience. En pratique, les communes sont souvent sollicitées pour aider à l’installation des lieux de culte. Le droit permet parfois d’intervenir, par exemple via les baux emphytéotiques, les exonérations fiscales ou la restauration des édifices classés. Mais il existe une ambiguïté fondamentale : certains cultes héritent d’un patrimoine ancien entretenu par la collectivité, tandis que d’autres doivent tout construire. Cette asymétrie n’est pas un choix politique contemporain, mais un héritage historique dont les effets très concrets doivent être regardés lucidement.
C’est là un défi majeur pour l’égalité. Les églises construites avant 1905 appartiennent encore aux communes ou à l’État, qui ont d’ailleurs la charge de les entretenir. À l’inverse, les communautés plus récentes – notamment musulmanes – doivent financer entièrement leurs lieux de culte. Comme l’écrivait le juriste Jean Rivero, « les uns ont la jouissance gratuite d’édifices publics entretenus par la collectivité, les autres doivent faire les frais de la construction et de l’entretien de l’église ». Les élus locaux connaissent bien cette asymétrie. Et nous devons la regarder en face : est-elle compatible avec l’esprit d’égalité républicaine ? Si la loi est identique pour tous, les conditions matérielles de son exercice, elles, ne le sont pas — et c’est là un enjeu politique majeur.
La réalité du terrain : entre contorsions juridiques et blocages politiques
Sur le terrain, des solutions existent, mais elles sont souvent bancales. Certaines communes accompagnent des projets mixtes “culturels et cultuels”, permettant la participation publique à l’investissement sur le volet culturel. Tant que l’on respecte la frontière entre culturel et cultuel, la loi le permet. Mais ce flou entretient la méfiance et nourrit les polémiques.
Il faut dire que le financement des lieux de culte est devenu un sujet sensible. Les garanties d’emprunt ou les baux emphytéotiques peuvent être interprétés comme des “cadeaux” faits à certains cultes. Les maires sont alors pris entre la loi, les besoins de la population, les craintes des riverains et parfois la pression politique. La décision locale devient alors un exercice de funambule : respecter le droit, répondre aux besoins, tout en préservant l’apaisement.
C’est particulièrement vrai pour l’Islam en France, dont les lieux de culte sont encore largement insuffisants en nombre et en qualité. Pour près de 6 millions de fidèles, on ne compte qu’environ 2600 mosquées et salles de prière, dont beaucoup inadaptées. Cette situation, bien réelle, nourrit parfois les replis et alimente les discours extrémistes. Là encore, la projection de la laïcité dans un contexte matériel inégal produit des effets politiques que nous devons anticiper.
Pour une laïcité exigeante et inclusive
Dans ce contexte, que peut faire un élu local pour faire vivre la laïcité ? Je crois qu’il faut agir selon trois principes, fidèles à l’héritage socialiste :
- Faire respecter fermement la loi de 1905, toute la loi, y compris son article 1er. La puissance publique ne finance pas les cultes, mais elle garantit leur libre exercice. Ce droit doit être défendu partout, pour tous. C’est la condition d’une laïcité qui protège plutôt qu’elle ne sanctionne.
- Lutter contre les inégalités historiques entre les cultes. Ce n’est pas reconnaître une religion – ce serait contraire à la laïcité – mais assurer des conditions équitables à toutes. Il ne s’agit pas ici de religion, mais de dignité. L’égalité ne consiste pas seulement à appliquer la même règle : elle consiste aussi à garantir que chacun puisse réellement exercer ses droits.
- Porter la laïcité comme un outil d’intégration républicaine et un fondement de notre système démocratique. Elle doit rassembler, non diviser. Elle doit apaiser, non cliver. Elle doit permettre à chacun de participer à la vie de la cité, indépendamment de ses convictions personnelles. Je renvoie chacun à la lecture du discours de Jean Jaurès en 1904, à Castres : « Démocratie et laïcité sont deux termes identiques… ». Dans un moment où les fractures sociales s’accentuent, rappeler ce lien entre démocratie, égalité et laïcité est une urgence politique.
Conclusion
120 ans après 1905, la laïcité est un héritage commun que nous ne devons pas nous limiter à contempler : c’est un chantier à poursuivre, une opportunité dans une époque qui tend davantage à diviser les individus qu’à les unir. Le législateur de l’époque ne pouvait imaginer comment notre pays évoluerait sur les plans démographique, culturel et religieux. Aujourd’hui, il est essentiel d’accepter cette réalité, non pas pour abandonner la loi de 1905, mais, a contrario, pour en retrouver l’esprit : assurer une égalité des droits, garantir la liberté de conscience et permettre la coexistence paisible des différentes croyances. La fidélité à 1905 n’est pas dans le repli, mais dans la capacité à adapter nos pratiques pour préserver son ambition d’émancipation et d’universalité.
La laïcité est le ciment qui permet à chacune et chacun d’entre nous de vivre ensemble en créant un lien qui dépasse nos particularismes sans pour autant les nier. Ce leg précieux est un combat pour la République. Cette bataille se joue au quotidien, dans nos communes, dans nos quartiers, dans nos écoles. Elle exige du courage, de la pédagogie, du sang-froid. Elle demande une vision claire : celle d’un espace public commun, qui ne nie aucune identité mais n’en impose aucune. C’est ainsi que nous ferons vivre l’horizon républicain d’égalité et de fraternité, qui reste le plus bel héritage de la loi de 1905.