Une nuit aux urgences

Une nuit aux urgences

[MA NUIT AUX URGENCES] – texte initialement publié sur la page Facebook d’Olivier Faure

Mardi 17 septembre,  Hugo Huon, infirmier et président du collectif « inter-urgences » est venu au siège du PS pour nous parler des conditions de travail du personnel hospitalier. Je l’ai ensuite suivi avec Corinne Narassiguin et Pierre Jouvet à l’hôpital Lariboisière. Récit.

Il est vingt-deux heures. Signe des temps, il faut passer sous un portique de sécurité.

La salle d’attente est déjà pleine. Lariboisière est à deux pas de la gare du Nord. Ce n’est pas la cour des miracles, mais certains soirs ça s’en rapproche. L’hôpital est ce miroir dans lequel il n’est pas toujours agréable de se regarder.

Au fond, cette visite ne fait que confirmer ce que nous faisons souvent semblant d’ignorer. Chacun d’entre nous sait pourquoi ces soldats du service public se mettent en grève sur tout le territoire. Ils décrivent ce que nous connaissons tous : ces heures d’attente pour les patients, ces files d’isolés, de déshérités, de précarisés qui ne peuvent faire l’avance de frais qui viennent s’ajouter aux vraies urgences.

Les témoignages sont poignants. J’ai en tête ce médecin tunisien qui n’en peut plus. Une moyenne de 80 consultations par nuit. Des diagnostics qui doivent se faire en quelques minutes. L’angoisse de se tromper. La peur de ne pas aller assez vite et de ne pas prendre en charge à temps le patient suivant. Le boulot à l’abattage et l’abattement quand survient un décès dans la salle d’attente. Le sentiment de faire le plus beau métier du monde mais de mal le faire, faute de temps, faute de moyens.

Je revois cette infirmière qui, les larmes aux yeux, nous dit la même chose : le ventre noué en abandonnant l’hôpital avec le sentiment de ne pas avoir vraiment fait ce que l’on devrait faire, de ne pas avoir donné ce que l’on aurait voulu donner. Et puis le matériel vétuste. Les patients qui restent dans des brancards parce qu’il n’y a pas assez de lits… Et en retour, trop souvent, la violence subie. Verbale ou physique.

Mais ils sont là. On les sent tout à la fois passionnés et démotivés. Dans le couloir on nous raconte les dépressions à répétition. La difficulté d’être confronté tous les jours à la misère du monde. D’être le bout de la chaine et de ne pas être reconnu pour le service rendu.

Hugo le dit d’une voix douce avec ses mots forts. Et crus. Comme ce qu’il vit. « Tu te rends compte de ce que c’est que le job d’une aide-soignante ? Tu torches des culs pour un peu plus de mille euros par mois ». On ne passe pas ses jours ou ses nuits à travailler aux urgences en restant indemne. Sur tous les visages rencontrés ou presque, une trace de leur lassitude.

La directrice de l’hôpital fait avec les moyens qu’on lui attribue. Elle vante la reconstruction de Lariboisière qui sera achevée en 2023. Mais pour entrer dans les clous financiers il a fallu accepter une diminution de 20% des capacités de l’hôpital… Alors elle mise sur les centres de santé qui ouvrent. Sur la complémentarité entre médecine de ville et médecine hospitalière. Sur les médecins qui travailleront demain à mi-temps pour leur cabinet et pour l’hôpital. Qui adresseront certains patients à l’hôpital pour les pathologies les plus graves et qui, inversement, renverront les autres de l’hôpital vers leur cabinet quand une prise en charge lourde ne s’impose pas. C’est ce « virage ambulatoire » que nous n’en finissons pas de prendre sans qu’il désengorge véritablement l’hôpital.

Nous n’en disconvenons pas. Les urgences traitent aujourd’hui trop de malades qui devraient relever de la médecine de ville. Trop nombreux sont les généralistes qui ont cessé d’être des médecins de premier recours en s’adossant à des spécialités qui leur permettent de filtrer leur patientèle.

Mais voilà, en attendant il y a urgence aux Urgences. Urgence à l’hôpital. Urgence pour l’accès aux soins de tous. Urgence pour tout le personnel soignant sur lequel nous nous sommes trop reposés, comptant sur leur conscience professionnelle et leur engagement pour le service public.

La sécurité sociale n’est pas le gouffre décrit pour mieux condamner les politiques publiques. C’est même une cagnotte dans laquelle le gouvernement prélève 25 milliards pour alimenter le budget de l’Etat.

Les efforts de productivité ont été réalisés. +15% en moins de deux décennies. Il est tant maintenant de le reconnaître et d’accorder aux forçats de la santé les moyens de travailler et la reconnaissance qu’ils méritent.