Corinne Narassiguin, Sénatrice de la Seine-Saint-Denis, Secrétaire nationale à la stratégie opérationnelle en charge de la trésorerie et des moyens
En France, la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État codifie pour la première fois le principe de laïcité qui trouve ses sources dans les Lumières qui ont éclairé la Révolution française. Elle met fin à des décennies d’affrontements virulents entre cléricaux, laïcistes et anticléricaux. Cette loi est alors portée par Aristide Briand et soutenue par Jean Jaurès. Pour nous socialistes, avec les radicaux de gauche, la laïcité est le ciment des piliers fondateurs – liberté, égalité, fraternité – dans la grande œuvre de construction de la République. Elle n’est pas seulement une pacification religieuse : elle constitue une véritable institution de la liberté, permettant à chacun de vivre selon ses convictions tout en garantissant l’égalité de tous devant la loi.
Le contexte premier de l’élaboration de cette loi est bien sûr celui de la relation de l’État français avec l’Église catholique. Une relation dont l’histoire est celle d’une bataille constante pour le contrôle de l’un sur l’autre, et vice-versa. Néanmoins, cette loi traduit bien la portée universaliste du principe de laïcité. Elle est conçue pour s’appliquer à toutes les religions. Elle impose la neutralité et l’impartialité de l’État et de ses représentants vis-à-vis de toutes les religions. Elle garantit la liberté de conscience, dont découle la liberté religieuse, et donc l’exercice de cette liberté, dans la mesure où les pratiques religieuses ne contreviennent pas au droit. Ces deux piliers – neutralité de l’État et liberté de conscience – forment la base stable sur laquelle repose encore aujourd’hui la laïcité républicaine.
Aux États-Unis, c’est dès 1791, avec la ratification des dix amendements à la Constitution, le « Bill of Rights » ou Déclaration des droits, que le principe de laïcité inspiré des Lumières est établi juridiquement.
Le premier amendement commence par l’interdiction pour le Congrès d’établir une religion officielle, puis garantit l’exercice de la liberté religieuse, aux côtés de la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté de réunion et d’association. Il repose sur deux clauses fondatrices – l’« Establishment Clause » et la « Free Exercise Clause » – qui structurent encore aujourd’hui la jurisprudence américaine.
On pourrait donc penser que le principe de laïcité devrait s’appliquer de la même manière dans nos deux pays. Mais aucune loi ne peut faire abstraction du contexte politique, culturel et historique dans lequel elle s’inscrit, ni au moment de sa conception, ni à travers les jurisprudences qu’elle produit dans son interprétation au fil du temps. Si nos deux Républiques ont été fondées à la même époque et sous l’influence des mêmes Lumières, elles sont nées d’histoires et de cultures bien différentes. On pourrait dire, en simplifiant, qu’en France la laïcité protège l’État des religions, tandis qu’aux États-Unis elle protège d’abord les religions de l’État.
Ainsi, il est intéressant de noter une différence importante dans la traduction juridique initiale du principe de laïcité. Le premier amendement de la Constitution états-unienne ne garantit pas la liberté de conscience en tant que telle, dont découle pourtant toutes les libertés qu’il garantit explicitement. Car pour les pères fondateurs, ce n’est pas la foi religieuse ou l’absence de foi comme conviction intime qu’ils sont inquiets de protéger, mais la liberté de pratiquer et de proclamer la religion de son choix. Cette absence d’une liberté de conscience explicite explique en partie la place très visible de la religion dans l’espace public américain, pensée comme une expression normale de la liberté individuelle.
L’histoire des pionniers américains est largement celle de groupes persécutés en raison de leur religion, venus sur le continent nord-américain pour y construire une nouvelle vie dans la liberté de pratiquer leur religion. C’est un aspect majeur du roman historique de la naissance des États-Unis. L’idée que les États-Unis sont un bastion imprenable de la liberté religieuse a été portée par de nombreux Présidents, de George Washington à Barack Obama, même si la réalité est moins glorieuse. Les affrontements religieux violents, les discriminations et persécutions religieuses font aussi partie de l’histoire des États-Unis. Mais dans ce pays, quand il s’agit de libertés, le roman national occulte les vérités historiques. On pourrait citer par exemple les persécutions contre les Mormons au XIXᵉ siècle ou les violences contre les catholiques à l’époque nativiste.
Je vivais aux États-Unis au moment des débats sur la loi française de 2004 interdisant les signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées publics. J’ai souvent dû expliquer à des amis ou collègues américains ce qu’était cette « laïcité à la française », car nos débats français sur le voile islamique à l’école avaient traversé l’Atlantique. L’opinion la plus courante aux États-Unis, qu’elle soit d’influence démocrate ou républicaine, est que la laïcité française va au-delà de la séparation des Églises et de l’État, qu’elle porte atteinte à la liberté religieuse, notamment parce qu’elle impose la neutralité religieuse dans certains cadres à certaines personnes, comme les membres de la fonction publique dans l’exercice de leurs fonctions. Alors vouloir faire des écoles un endroit où aucune appartenance religieuse ne peut être ostensiblement affichée par les élèves, c’est incompréhensible. La confusion entre neutralité de l’État et neutralité des individus est au cœur de cette incompréhension.
En France, le cadre national de l’école publique, laïque, gratuite et obligatoire joue un rôle clé dans la construction d’une citoyenneté républicaine. La loi de 2004 a été pensée comme une loi de liberté, d’émancipation. L’école de la République doit être un lieu où chacune et chacun peut apprendre à penser par soi-même, se construire en tant qu’individu libre, hors des pressions de son milieu social et familial. Pour qu’ensuite les adultes qu’ils ou elles deviendront fassent des choix véritablement libres, y compris le choix de porter le voile. La neutralité scolaire protège ainsi les plus vulnérables, en garantissant un espace libéré des contraintes sociales, religieuses ou communautaires.
Aux États-Unis, la structuration nationale états-unienne en matière d’éducation est très faible par rapport au pouvoir important des États et souvent même des villes et comtés dans la définition des politiques éducatives, avec une large place laissée à l’enseignement privé. La décentralisation extrême du système éducatif est cohérente avec la logique communautaire de la société états-unienne. Depuis l’époque des pionniers, la communauté est le premier cercle de structuration sociale et de transmission culturelle, le premier réseau de solidarité, la première sphère de résilience économique et politique. L’appartenance religieuse, son libre exercice et sa libre transmission est une part essentielle de l’identité communautaire. Là où la France fait de la République son cadre premier d’intégration, les États-Unis font de la communauté le socle du collectif.
Au nom de la liberté religieuse, les lobbies religieux mènent constamment des batailles politiques et juridiques pour imposer leurs croyances sur la loi et les politiques publiques, comme par exemple pour dicter le contenu des programmes scolaires, ou pour établir des dérogations religieuses y compris pour contrevenir aux droits des femmes ou pour discriminer des personnes LGBTI+. Ces cas finissent régulièrement devant la Cour Suprême, et le principe d’égalité devant la loi ne résiste pas toujours à celui de la protection de la liberté religieuse. L’affaire “Hobby Lobby” (2014), qui a permis à une entreprise d’invoquer la religion pour refuser la prise en charge de la contraception, en est un exemple emblématique.
Il est courant pour des candidats aux élections ou des élus d’être invités à s’exprimer dans des lieux de culte, pour des représentants religieux de participer activement à la vie politique, en tant que soutien et même en tant que candidat ou élu. Il paraît politiquement inconcevable d’être un candidat sérieux à une élection sans faire connaître son appartenance religieuse. Quand on prête serment pour prendre ses fonctions d’élu, et dans beaucoup de tribunaux en tant que témoin, on le fait souvent sur le livre religieux de son choix. Les sessions parlementaires elles-mêmes commencent parfois par des prières officielles, signe supplémentaire de l’enchevêtrement entre politique et religieux.
Aux États-Unis, la religion est partout et se mêle de tout. Car en réalité, la séparation des Églises et de l’État vise à protéger les religions de l’intervention et de la persécution de l’État, mais ne vise pas à protéger l’État de l’intervention des religions. Ce n’est pas un oubli, c’est le sens de leur héritage historique. Thomas Jefferson voulait établir un « mur de séparation ». Mais c’est avec la laïcité à la française que ce mur se veut étanche dans les deux sens. Cela explique le rôle considérable que jouent encore aujourd’hui les acteurs religieux dans le débat public et dans les campagnes électorales.
En France, le principe de laïcité est toutefois de plus en plus souvent malmené, par des interprétations à géométrie variable selon la religion, par son instrumentalisation dans les amalgames entre islam et islamisme, par sa confusion avec les combats féministes contre les obscurantismes religieux et culturels, par sa requalification en arme anti-communautaire. Le risque est alors de glisser d’une laïcité de liberté vers une laïcité identitaire, où le principe devient un marqueur politique plutôt qu’un outil d’émancipation.
Aux États-Unis, il est mis à rude épreuve par le Trumpisme où le culte de la personnalité se mélange de manière inquiétante à un christianisme évangéliste américain à la recherche d’un nouveau prophète. Le « Make America Great Again » est construit sur le principe de la supériorité d’une civilisation états-unienne blanche et chrétienne. Si la Cour suprême a supprimé le droit à l’avortement, c’est parce que Donald Trump lors de son premier mandat a modifié profondément sa composition pour satisfaire les demandes de sa base chrétienne évangéliste. Pendant la dernière campagne présidentielle, en mars 2024, Donald Trump a mis en vente pour 60 dollars pièce une « God Bless the USA Holy Bible » comprenant une édition de la Bible chrétienne, une version volontairement incomplète de la Constitution des États-Unis, la Déclaration d’Indépendance et le Serment d’allégeance au drapeau américain. Depuis le début de son deuxième mandat, il assume ouvertement vouloir « ramener la religion dans le pays ». Il organise des prières pendant les réunions de cabinet à la Maison Blanche et fait la chasse aux « biais anti-chrétiens » dans les administrations. Ce mélange explosif de pouvoir politique, d’idéologie religieuse et de ressentiment identitaire fragilise durablement la démocratie américaine.
Vivre aux États-Unis pendant de nombreuses années m’a convaincue que la laïcité à l’américaine serait aussi inadaptée au contexte politique et culturel français que la laïcité à la française au contexte politique et culturel américain. Mais aujourd’hui dans nos deux pays, revenir aux sources des Lumières pour mieux réaffirmer ce principe universel et intemporel serait salutaire. Des deux côtés de l’Atlantique, la laïcité peut redevenir un gardien de la paix civile dans des sociétés fragmentées. Elle demeure, lorsqu’elle est fidèle à son esprit d’origine, un principe d’émancipation, d’égalité et de coexistence, capable de protéger la liberté de chacun et la cohésion de tous.
