Rémi Boussemart, Président des Jeunes socialistes
Cent-vingt ans après l’adoption de la loi de séparation des Églises et de l’État fondant la laïcité en France, revenir à ses fondements permet de mieux envisager son avenir. Loi de concorde, elle a été pensée comme un pas supplémentaire vers la société de la tolérance. Pourtant, force est de constater que son instrumentalisation dans le débat public peut contribuer à son affaiblissement, et par là même à une fragilisation de la cohésion nationale qu’elle permet. Dans un contexte où la laïcité devient trop souvent un slogan brandi au gré des polémiques, il est plus que jamais nécessaire de rappeler ce qu’elle est — et ce qu’elle n’a jamais été.
Un principe de concorde et de tolérance
L’histoire donne aux mots des significations évolutives. Parfois, ils finissent par devenir infidèles aux fins qui avaient justifié leur invention. Distordus par leur usage dans la langue courante, par la justification qu’ils deviennent à certaines actions, par la redéfinition dont ils font l’objet, ces mots peuvent trahir l’idéal qu’ils portaient à l’origine. La laïcité pourrait devenir un de ces mots, alors même qu’elle a acquis une valeur fondatrice pour la République française.
Derrière ce concept forgé par des républicains convaincus par un souci de pacification de la société se cache une liberté fondamentale. L’article premier de la loi du 9 décembre 1905 proclame la liberté de religion, non comme une obligation pour chaque citoyen mais comme un espace sur lequel l’État et la puissance publique s’empêchent d’intervenir. Les artisans de cette loi, Aristide Briand et Jean Jaurès, n’éprouvaient pas de haine antireligieuse et encore moins de désir de placer hors de la société celles et ceux qui y accordent une valeur. Ils ont voulu libérer l’État des Églises, mais aussi libérer les consciences de toute pression spirituelle imposée.
Par cette liberté universelle consacrée, sans injonction, le citoyen français gagne en indépendance. La séparation entre autorité publique et autorité religieuse instaurée par l’article 2 de cette loi fonde un État neutre. La laïcité forge une double incompétence : incompétence de l’État à l’égard des institutions religieuses ; incompétence des institutions religieuses à l’égard de l’État. Ainsi, René Capitant définissait la laïcité comme « une conception politique impliquant la séparation de la société civile et de la société religieuse, l'État n'exerçant aucun pouvoir religieux et les églises aucun pouvoir politique ». Cette double incompétence n’est pas un détail technique : elle est la garantie que chacun, croyant ou non, est l’égal de l’autre dans l’espace public.
Plutôt qu’une autorité s’opposant à une autre, l’État prend dès lors la hauteur nécessaire à assurer non une régulation entre institutions, mais entre individus libres et égaux, pratiquant un culte ou non. Dans son acception originelle, telle qu’elle fut pensée par les rédacteurs de la loi de 1905, la laïcité n’aurait pas pu être considérée comme un instrument du politique contre l’individu croyant. Bien au contraire, car une telle instrumentalisation n’aurait pour seul effet que de faire tomber le rôle de régulation de la puissance publique.
Proclamer la liberté de religion n’est pas un aveuglement de la puissance publique face à ce phénomène social, mais la garantie qu’aucun citoyen ne sera traité différemment sur ce fondement. Ce principe de liberté est la condition première à l’égalité, entre ceux qui croient ou non, et au sein de ceux qui s’affilient à une croyance, pour qu’elle n’ait aucune incidence sur leur statut civil de citoyen. La fraternité ne s’attache pas à une adhésion spirituelle communautaire mais à l’appartenance à la même nation. La laïcité est un moyen très concret pour mettre en œuvre les fondements même de notre République. Elle est un principe de justice autant qu’un principe de liberté : elle protège la possibilité de vivre ensemble sans qu’aucune croyance ne prenne le dessus.
Un dévoiement dangereux de la laïcité
Pourtant, le processus visant à faire de la laïcité une « foi civile », s’opposant aux autres croyances, a gagné du terrain sur fond d’individualisation des pratiques religieuses. Or, ce mouvement s’oppose entièrement à la liberté et à la séparation proclamée par la loi de 1905. Derrière lui se dissimulent bien trop souvent des « laïques identitaires » concentrant leurs attaques sur la seule pratique du culte musulman. Car si les concepteurs de la laïcité luttaient contre le pouvoir de l’Église catholique, tout en garantissant liberté aux catholiques, comme aux pratiquants d’autres religions ou aux athées, ces identitaires usent de la laïcité pour purger de toute visibilité sociale ce qui ne correspond pas à leur idée d’une France fantasmée. La laïcité est dévoyée pour devenir un outil du conservatisme. Ce glissement transforme un principe d’apaisement en instrument de stigmatisation, au mépris de son ambition originelle.
Alors que c’est la gauche et les socialistes qui étaient à l’origine de cet acquis de concorde nationale, ces « laïques identitaires » de la droite et de l’extrême-droite disent se positionner à l’offensive pour défendre la laïcité. Or, ce n’est pas du même principe qu’ils se font aujourd’hui les hérauts. Profondément mal à l’aise à l’idée qu’il puisse y avoir d’autres religions visibles en France, mais conscients qu’avouer une envie de stigmatisation serait trop peu acceptable, ils manipulent une valeur consensuelle pour en faire un levier d’exclusion. Bien loin d’eux se trouve l’appréhension de la laïcité qui a toujours concilié liberté religieuse et neutralité de l’État dans une perspective libérale. Là où Briand voulait “faire la paix”, ils cherchent à fabriquer du soupçon.
En réalité, ce que ces « laïques identitaires » cherchent à accomplir est un processus lent de prise de contrôle sur les individus, sur leurs activités, sur leurs vêtements, justifié par le respect de la laïcité. Car la régulation de l’État pour assurer une liberté à chacune et chacun nécessite de poser des limites exprimées par l’ordre public, ce pouvoir de la puissance publique est instrumentalisé. On peut défendre l’émancipation de l’homme et de la femme, et nous revendiquons ce combat socialiste, mais on ne peut pas justifier l’expansion d’un contrôle démesuré sur leur vie par un principe censé offrir liberté et non oppression. À force de prétendre protéger la République, ces discours l’affaiblissent en réduisant la laïcité à un outil de police morale.
Ainsi, si le principe de laïcité exige une neutralité de l’État et des agents du service public que personne ne remet en cause, ce n’est pas dans les fondements de ce principe que peuvent puiser celles et ceux qui voudraient interdire à des mères portant le voile d’accompagner des élèves lors des sorties scolaires. Un exemple parmi d’autres montre le dévoiement : des décisions locales cherchant à étendre la neutralité aux usagers eux-mêmes, alors même que le droit ne l’impose pas. Si le législateur a choisi d’interdire tout « signe ou tenue par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse » au sein des établissements scolaires, permettant ainsi de préserver leur caractéristique de lieu dépourvu de toute influence où les jeunes se retrouvent sans différence dans la République, ce n’est pas non plus par ce principe que peut se justifier le « contrat d'engagement républicain » imposé aux associations par la loi une loi 2021, qui menace leur liberté alors qu’aucun contrat n’est nécessaire pour faire cesser les activités d’une association qui ne respecterait pas la loi. Cet outil introduit une logique de suspicion généralisée qui contredit l’esprit d’émancipation porté par 1905.
La gauche a besoin de clarté lorsqu’elle évoque la laïcité pour en redorer le blason. Elle pourra commencer par différencier la lutte contre le fondamentalisme religieux du principe de laïcité. Au nom de quoi le principe de neutralité de la puissance publique et la laïcité viendraient justifier la lutte, nécessaire, contre la pénétration des croyances et idées d’obédience islamiste dans les institutions publiques comme dans les mœurs privées ? S’il doit y avoir une lutte nécessaire contre l’islamisme, elle doit s’assumer comme volonté politique de ne pas laisser libre cours à une idéologie totalisante. Mais elle ne doit pas assimiler celle-ci à un culte entrant dans le champ de la loi de 1905. Il en va de la crédibilité même de la République : confondre croyance et idéologie revient à affaiblir le long travail d’émancipation de l’individu vis-à-vis de celles-ci et de leurs carcans.
Une jeunesse consciente de la fonction sociale et juridique de la laïcité
Nombre de discours voudraient faire croire que la jeunesse s’éloigne de la laïcité. Comme toujours, la jeunesse est présentée comme rebelle, indisciplinée. Elle serait une force dangereuse, qui remet en cause l’existant et qui aurait même un caractère destructeur. Et pourtant, les études d’opinion montrent tout le contraire.
La réalité, c’est que la jeunesse refuse ce dévoiement de la laïcité organisée par les identitaires. Cette jeunesse, elle est tolérante et tient à la concorde nationale. Elle connaît sa diversité et sait la richesse qu’elle peut en tirer. Quand 26% de la population considère que la laïcité est avant tout un moyen de faire reculer l’influence des religions dans la société, 15% des jeunes de 18 à 30 ans acquiescent à cette affirmation. Par contre, ils sont 29% à penser que la laïcité est avant tout un moyen de mettre toutes les religions sur un pied d’égalité, quand 19% de la population française partage cette opinion. Si l’on peut se réjouir que la religion ait une emprise moins forte sur les individus que cela ne fut le cas dans le passé, vouloir faire de la laïcité un instrument de sécularisation anticlérical serait délétère. L’émancipation des individus ne saurait advenir par le contrôle et les interdictions, mais doit intervenir par l’éducation, la découverte de l’altérité, de l’inconnu, de ce qui nous dépasse. Il faut entendre cette jeunesse : elle ne rejette pas la laïcité, elle rejette son instrumentalisation punitive.
Si la perception de ce principe vieux de 120 ans est hétérogène au sein de la jeunesse, force est de constater qu’elle le conçoit bien plus comme principe de liberté que les autres classes d’âge. Et paradoxalement, elle se rattache bien plus à l’idée originelle que défendait Aristide Briand en déclarant que « toutes les fois que l'intérêt de l'ordre public ne pourra être légitimement invoqué... c'est la solution libérale qui sera la plus conforme à la pensée du législateur ». Ce n’est pas défendre une laïcité « souple » ou « molle » que de rappeler ses fondements. C’est au contraire clarifier ce qu’elle est pour la recentrer vers son objectif premier. L’invocation à tout propos d’une valeur « est un symptôme de son affaiblissement, car on n’éprouverait guère le besoin de clamer chaque jour des principes dont la pratique politique serait une expérience quotidienne » comme le rappelle Alain Supiot. La jeunesse, en somme, ne demande pas moins de laïcité : elle demande une laïcité fidèle à elle-même.
Déclarer ceci ne signifie cependant pas que les dérives ou la défiance qui peut être exprimée par une partie de la jeune génération à l’égard même de la laïcité et de ce qu’elle implique de limites posées pour respecter la liberté d’autrui ne sont pas prises en considération. Au contraire. Et les actions de sensibilisation, d’éducation sur ce qu’est réellement la laïcité permettent de lutter contre ce dévoiement si présent dans le débat public. C’est en reprenant les fondements et les acquis pour les individus qu’a signifiés la loi de 1905 que l’on pourra convaincre de sa pertinence à demeurer et que l’on renforcera son acceptation par toutes et tous. Car autant l’athée, le catholique, le musulman, le juif, peu importe leur pratique, ont intérêt à préserver cette « singularité française ».
Les seuls qui ont intérêt à dévoyer la laïcité pour la faire détester sont les identitaires de tous bords : ceux qui défendent une France exclusivement blanche et catholique et ceux qui souhaiteraient établir une société fondée sur la charia et la violence. L’obscurantisme ne se vainc pas par la violence mais par l’acceptation et l’intégration des individus dans un ensemble plus grand que le culte. Ceux qui instrumentalisent la laïcité, qui cherchent à atteindre ses limites, sont précisément ceux qui ne veulent pas voir les individus trouver leur place dans la nation mais qui souhaitent les assigner à résidence. Qui souhaitent les enfermer et non les libérer. La laïcité, au contraire, ne connaît pas d’assignation : elle ouvre, elle émancipe, elle rassemble.
Comme toute idée, le principe de laïcité fait son lit de génération en génération. Sa vocation d’outil de la régulation sociale permettant la concorde l’appelle à suivre son temps sans qu’il n’en devienne un conservatisme, non pas pour l’assouplir ou le rigidifier, mais pour qu’il demeure un moyen de tolérance et non d’exclusion. La jeune génération défend la laïcité pour qu’elle ne se réduise pas à un moyen d’assurer la sauvegarde d’une présumée identité nationale refermée sur elle-même, exclusive de toute influence qui viendrait la pervertir. À nous de ranimer la promesse républicaine d’émancipation et d’autonomie individuelle et sociale portée par la laïcité en refusant toutes les confusions. Notre responsabilité politique est claire : défendre une laïcité de liberté, non de contrôle ; une laïcité d’égalité, non de soupçon ; une laïcité de concorde, non de confrontation.