Après la mobilisation de millions d’Américains dans les rues fin octobre, les Démocrates ont mobilisé dans les urnes avec l’élection de plusieurs gouverneurs et du nouveau maire de New-York. Trump voit déjà en lui un adversaire idéal dans son contre récit d’une Amérique révolue, celle de la domination raciale et de la violence capitaliste.
Il y un an, Kamala Harris perdait la présidentielle avec 2,3 millions d’électeurs en moins que Trump au vote populaire et un différentiel encore plus large au collège électoral (226 vs 312 grands électeurs). Comme elle le souligne avec le titre de son dernier livre, la vice-présidente n’avait pas pu en 107 jours inverser la tendance lourde depuis les années 2000 selon laquelle les Américains des classes populaires et moyennes reprochent aux Démocrates de ne pas avoir enrayé les effets des crises immobilières et du pouvoir d’achat. A fortiori depuis la première élection de Trump en 2016, nous constatons une inversion des valeurs qui place le parti républicain en pourfendeur du libre-échange économique et les Démocrates en promoteur de la mondialisation heureuse.
Ce mardi 4 novembre, l’élection de Zohran Mamdani illustre combien l’opposition à Trump doit puiser sa puissance dans un programme qui traduit les colères et qui s’attaque aux inégalités. En formant son ticket présidentiel avec Tim Walz, qui avait rendu gratuite la cantine scolaire dans son État du Minnesota, Kamala Harris avait emprunté ce tournant social du programme démocrate en prônant des salaires décents, l’encadrement des prix alimentaires, l’accès des plus modestes à l’actionnariat des petites entreprises, aux logements et à l'assurance-maladie. Le nouveau maire de New-York, issu de la branche socialiste des Démocrates (DSA), s’était fait connaître sur ces mêmes combats et avait remporté la primaire de son parti en juin sur ces slogans : rendre sa ville abordable en gelant les loyers ou en rendant les bus gratuits, assurer la sécurité, proposer une garde d'enfants universelle et un système de taxe foncière efficace.
Comme la plupart des métropoles cosmopolites, New-York est bousculée par l’explosion des prix du quotidien, la marchandisation sauvage de tous les services. Comme toutes villes anglo-saxonnes elle est aussi traversée par les tensions entre les communautés, exacerbées par leurs connexions aux conflits internationaux, notamment au Proche-Orient. Mamdani, élu municipal méconnu mais aux talents multiples (thésard de l’université Columbia sur Franz Fanon), va s’imposer à l’establishment démocrate et aux supporters trumpistes qui confondent sa condamnation des crimes du gouvernement israélien avec une critique du sionisme voire de l’antisémitisme. Ses dizaines de milliers de volontaires ont mené campagne avec des t-shirts appelant à la mobilisation de toute la mosaïque new-yorkaise dont certains affichaient « Jews for Zohran ». Finalement Mamdani a mobilisé la majorité de l’électorat juif, ne laissant pas le débat identitaire ou culturel prendre le dessus sur son agenda social.
D’ailleurs, l’autre facteur du succès de Mamdani c’est sa lutte contre l’indécence de l’oligarchie. Lors de la convention démocrate à Chicago mi août 2024, les Démocrates, au-delà de la députée elle aussi new-yorkaise Alexandria Ocasio Cortez (AOC) ou du sénateur Sanders (dont la campagne primaire de 2016 lui avait permis de populariser l’idée de socialisme démocratique), s’adressaient à la classe laborieuse plutôt qu’aux patrons de la tech, notamment l’ancien secrétaire Pete Buttigieg ou le représentant Maxwell Alejandro Frost. Sans oublier la candidate Harris elle-même dans son discours d’acceptation. Ne nous y trompons pas les Démocrates ont commencé à tirer des leçons des présidences de Clinton / Obama / Biden. Ils comprennent que le combat de l’égalité des droits est indissociable de celui de la dignité dans la vie quotidienne, que le dialogue bipartisan ne doit pas faire oublier pour qui l’on se bat.
Au fond, la politique américaine n’est pas si éloignée des débats qui traversent la France, mais pas comme certains voudraient bien caricaturer la radicalité de Mamdani ou des leaders de la gauche démocrate. Ils sont socialistes, et en cela ils s’inscrivent à la fois dans notre culture des luttes sociales et dans notre expérience du pouvoir. Avec eux nous pouvons être crédibles pour la sécurité, lutter contre le gaspillage public, ou réguler l’immigration. Parce que nous nous appuyons sur l’établissement des faits, l’éducation aux médias et la vérité de la science. Cet engagement ancré dans le réel, lors de son meeting devant un stade de 13.000 soutiens, Mamdani l’a fait sien : « Ne vous laissez pas tromper par le bruit ». Un appel pour, d’ici les élections de mi-mandat en novembre 2026, renouer avec l’espoir pour reprendre le pouvoir à Trump. Les Démocrates doivent aller à la rencontre et convaincre au-delà des grands centres urbains et des réseaux sociaux, qu’ils agissent aussi pour les Américains des Etats ruraux ou désindustrialisés, plus conservateurs voire défiants à l’encontre de la politique. Un chemin inspirant pour toute la gauche française.
Dylan Boutiflat, secrétaire nationale en charge des relations internationales