Michel Wieviorka : « Le FN est sous l’emprise de la respectabilité et de logiques sulfureuses. Entre promesses et absence d’expériences réelles ».

Michel Wieviorka : « Le FN est sous l’emprise de la respectabilité et de logiques sulfureuses. Entre promesses et absence d’expériences réelles ».

Michel Wieviorka est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et président du directoire de la Fondation de la maison des sciences de l’homme (FMSH), après avoir dirigé le Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS) (EHESS/CNRS) entre 1993 et 2009. Parallèlement, il est membre du Conseil scientifique de l’European Research Council. Ses recherches portent sur les conflits, le terrorisme, la violence, le racisme et l’antisémitisme, mais aussi sur les mouvements sociaux, la démocratie et les phénomènes de différence culturelle. Il vient de publier Le séisme. Marine Le Pen présidente (Robert Laffont, mars 2016) où il imagine les premiers mois d’une France gouvernée par Marine Le Pen.

Dans votre ouvrage, Le séisme, vous imaginez ce que seraient les premiers mois d’une France gouvernée par Marine Le Pen, après l’élection présidentielle de 2017. Pourquoi cette fiction ?

Je souhaitais intervenir dans le débat sur le Front national. La perspective de sa montée en puissance est autrement plus réaliste, s’il s’agit de se projeter vers 2017, que celle de l’élection à la présidence de la République, d’un musulman, comme le suggère Michel Houellebecq dans son livre, Soumission. Inviter à prendre la mesure de cette menace et de ce qu’elle implique, politiquement, mais pas seulement.

Une analyse classique de sociologie politique ou électorale classique m’aurait ligoté, emprisonné dans toutes sortes de considérations, de faisabilité, d’hypothèses. J’ai opté pour la fiction, qui permet de dire le vrai sans être prisonnier du réel, en imaginant des évènements dont beaucoup ne se produiront jamais, et qui pourtant apportent un éclairage cru sur le FN, mais aussi sur nos hommes politiques, nos médias, nos intellectuels, nos acteurs sociaux et religieux, etc. Tous les personnages existent, ils sont dans leur rôle, portés par des logiques qui me semblent être les leurs, et en même temps, ce qu’ils font et ce qu’ils disent ne peut être que de l’ordre de la fiction, du moins pour 2017. Avant, dans le passé, les faits et propos rapportés sont à peu près exacts.

Pourquoi vous mettez-vous dans la peau d’un journaliste américain, Michael W. Squirrel, qui se présente en observateur distancié, tout en restant dans le champ délimité du programme officiel du FN ?

Mon nom en polonais signifie « écureuil », comme celui de ce journaliste américain. L’analogie est transparente. Elle me permet d’adopter un point de vue distancié, un peu comme dans les Lettres persanes, et à proposer un journalisme de type anglo-saxon, plus « matter of facts » que le nôtre. Peut-être aussi cela me permet-il de me distancier de mon milieu universitaire, un peu fatiguant, et aussi… de moi-même !

Que se passerait-il si Marine Le Pen était élue ?

Je me suis efforcé de me livrer à un scénario réaliste, en évitant de céder à la tentation du simplisme. Nous sommes confrontés à des logiques complexes, et il n’est pas possible de réduire le Front national à la seule image de l’extrémisme. Ce parti est sous tension, entre le désir de la respectabilité démocratique, et des pulsions sulfureuses. Entre promesses populistes et pour la première fois à ce niveau confrontation au réel. Tout mon raisonnement tient compte de ce type de contradiction, ou d’ambivalence. Le FN ne peut, légitimité électorale oblige, que prétendre rejeter les conduites de violence, qu’elles soient de masse ou le fait de groupuscules, mais il ne peut pas s’en exonérer, elles doivent quelque chose à son idéologie, elles sont comme encouragées depuis l’accès au pouvoir de ceux dont le parti a professé la haine, la xénophobie, le racisme, l’islamophobie ou l’antisémitisme, même s’ils se veulent « dé-diabolisés ». Et, bien sûr, dès qu’il faut adapter le discours mythique au réel, la démagogie peine à fonctionner.

Dans mon scénario de cette spirale d’un pouvoir de moins en moins capable d’agir, il fallait distinguer entre ce qui relève de la politique intérieure et ce qui ressort de l’international, tout en montrant comment cela interfère : recevoir Netanyahou à Paris, c’est aussi flatter une partie de l’électorat juif de France. Il fallait circuler sur divers registres, je commence par l’économie pour vite me retrouver dans le social. Ainsi, je montre comment d’emblée l’opinion cède à la panique. La bourse dévisse, tandis que de nombreuses tensions sociales surgissent, dans un climat de violence. Des ratonnades s’ensuivent.

Il fallait également décrire la vie politique proprement dite, à commencer par la période de transition entre la présidentielle et les législatives. J’ai naturellement pensé très fortement au 21 avril 2002 et au retrait de Lionel Jospin, avant d’imaginer comment Manuel Valls fait savoir qu’il reste Premier ministre le plus longtemps possible.

Passé l’état de panique provoqué par l’élection de Marine Le Pen, des ralliements s’opèrent. Eric Ciotti, Eric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan, Robert Menard, Nadine Morano ou bien encore Laurent Wauquiez accèdent à des fonctions ministérielles. S’agit-il, pour la présidente nouvellement élue, de fractionner la droite pour obtenir une majorité législative ?

Dans mon récit, Marine Le Pen se retrouve au second tour de l’élection présidentielle face à François Hollande dont le résultat, lors du premier tour, ne lui a pas permis de remonter la pente. Mais, elle ne l’emporte pas dans de bonnes conditions aux élections législatives, elle n’y obtient pas la majorité absolue à l’Assemblée. Il lui faut donc passer des accords avec Nicolas Dupont-Aignan, qui en accepte l’augure, et une partie de la droite classique, alors même que l’autre versant de cette famille politique avait tenté un rapprochement avec le centre et une partie de la gauche progressiste, en proposant une alliance allant d’Alain Juppé et François Fillon à Emmanuel Macron.

Cette opération échoue, au motif qu’une partie de la droite opte, au moins provisoirement, pour Marine Le Pen, sous l’influence discrète de Nicolas Sarkozy, dont quelques proches s’empressent de jouer ce jeu. La présidente se retrouve donc à la tête d’une coalition composée de parlementaires issus des rangs du FN, de Debout la France et d’une fraction de la droite classique, qu’elle récompense par des ministères. D’autres personnalités la rejoignent sans pour autant être membres à part entière du FN – Eric Zemmour et Robert Ménard, vont donner toute la mesure de leurs immenses qualités intellectuelles, morales et humaines.

Manuel Valls refuse de donner sa démission. Un tel scenario est-il concevable ?

En tout cas, il n’est pas inconcevable. Il peut même aboutir devant les membres du Conseil constitutionnel. A la lecture des textes, le Premier ministre en exercice n’est pas tenu juridiquement de remettre sa démission au président de la République. Tant que la nouvelle assemblée ne s’est pas réunie, on ne peut le mettre en minorité. Il choisit donc de se maintenir, avec son gouvernement, le plus longtemps possible, à des fins tactiques et électoralistes, quelques semaines seulement avant les législatives, mais aussi pour se positionner pour l’avenir. Il tente là un coup d’éclat – qui ne masque pas la décomposition de la gauche.

Au fond, Marine Le Pen ne prend-elle pas le risque, dans un tel scénario, de se retrouver face à une chambre introuvable ?

En tout cas, elle parvient à l’équilibre dans mon livre. Avec ses propres députés, qui composent un tiers environ de l’Assemblée, forts du soutien des amis de Nicolas Dupont-Aignan et des bataillons en provenance d’une partie de la droite classique. Cette majorité est fragile, Marine Le Pen devra lui donner des gages.

Ce livre ne démontre-t-il pas, au fond, l’impossibilité, pour Marine Le Pen, de concilier démagogie, promesses et réalités ?

Une fois son élection assurée, des dégâts incommensurables se produisent dans la société française comme dans la diplomatie. Pour autant, ce scénario ne décrit pas une expérience de type fasciste ou hitlérienne, mais la spirale sans cesse s’aggravant d’un souverainisme populiste aux effets dramatiques sur l’économie et le modèle social français. Il signifie la ruine de l’Union européenne, avec une diplomatie s’isolant en dehors d’une certaine soumission à Moscou. Et, à la clé, des violences.

Il ne suffit donc pas de dire que Marine Le Pen ne parviendra pas à atteindre ses objectifs, mais de bien mesurer les conséquences des politiques qu’elle entend mettre en œuvre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai donné un ton très réaliste à ce roman.

Ce roman d’anticipation ne sonne-t-il pas, au fond, comme un avertissement, un an et demi avant l’élection présidentielle ?

J’ai souhaité qu’il ne soit pas dénué d’humour, et même qu’il fonctionne un tout petit peu sur le mode de la farce, comme lorsque Aliot obtient que l’ENA soit installée à Perpignan. Qu’il donne à réfléchir aux abstentionnistes et aux électeurs qui sans être nécessairement racistes ou xénophobes se disent prêts, aujourd’hui, à voter pour Marine Le Pen. J’ai voulu montrer les implications d’un tel vote. Les électeurs du FN ne sont pas tous dans l’obsession antimusulmane ou anti-immigrés, beaucoup y voient d’abord une alternative aux politiques qui ont échouées jusqu’ici.

Et au-delà, je m’adresse à tous ceux qui se persuadent que le passage du FN au pouvoir serait incolore, inodore et sans saveur. Malheureusement, cette perspective est toute autre que celle qu’ils seraient enclins à imaginer, elle laisserait des traces profondes. Ce livre ne nous entraîne pas dans la pure imagination, il nous invite à sortir de l’univers cotonneux qui est le notre, malgré les discours martiaux ; son ambition est de donner à réfléchir sur le rapport de la droite radicale, les médias, les élites intellectuelles, la haute fonction publique, le personnel politique en général, et sur l’état de notre société.

Propos recueillis par Bruno Tranchant