Hélène Conway-Mouret, Sénatrice des Français de l'étranger
La loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l’État mit fin au rapport de forces entre la République et le clergé. Aristide Briand en fut l’architecte principal en tant que rapporteur de la loi, épaulé par Jean Jaurès, défenseur d’une laïcité d’apaisement. Le texte repose sur deux principes fondateurs : la garantie de la liberté de conscience à l’article premier et la fin du financement public des cultes à l’article 2. Il devint ainsi le socle juridique de la laïcité française.
De nos jours, le retour du religieux chez les jeunes, souvent présenté comme un phénomène singulier touchant les musulmans, fait régulièrement la une de l’actualité. Il relève en réalité d’un mouvement générationnel plus large. La religiosité accrue des 15-25 ans n’est pas spécifique à l’islam : elle traverse l’ensemble des croyants, toutes confessions confondues. Pourtant, certains sondages et leur traitement médiatique isolent les jeunes musulmans, alimentant l’idée d’une radicalisation propre à ce groupe, alors même que les résultats souffrent de formulations floues, d’agrégations contestables et d’un manque de définitions. Ce « zoom » orienté invisibilise la tendance structurelle : dans une société incertaine où le politique et l’économie sont affaiblis, la religion devient pour beaucoup un repère symbolique et identitaire, non un signe de rupture avec la République. Pour autant, ce retour nous interroge sur la place de la laïcité telle que comprise depuis la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État, notamment et particulièrement depuis les assassinats des professeurs Samuel Paty et Dominique Bernard.
Le groupe socialiste du Sénat s’est emparé du sujet de l’actualisation de la loi de 1905 en instaurant un groupe de travail que j’ai eu l’honneur de présider et qui a débouché sur trois actions concrètes.
D’une part, les multiples auditions d’historiens, sociologues, professeurs, philosophes, juristes, ainsi que du président et rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, ont donné lieu à un débat « Live des idées » au sein du Parti qui peut être consulté ici. D’autre part, avec Patrick Kanner, nous avons publié une tribune dans le Journal du dimanche en décembre 2020. Nous y avons dénoncé la dérive d’un gouvernement qui se perdait dans un grand débordement d'invectives à l'égard de nos concitoyens de confession musulmane. Enfin, ce travail collectif m’a permis, au nom du groupe, de déposer une contribution sur le sujet de la laïcité à l’occasion du congrès de Villeurbanne de 2021. Ce fut ainsi l’occasion de forger notre proposition principale : créer un défenseur de la laïcité, à l’instar du Défenseur des droits pour promouvoir ce principe, y sensibiliser les citoyens et pouvoir recevoir des plaintes relatives au respect de la laïcité.
Notre position est simple : nous souhaitons nous en tenir à la lettre de la loi de 1905. Pas de laïcité « renforcée », « modérée », « ouverte », « nouvelle » ou « revisitée ». Rien que la laïcité.
La laïcité n’est pas une loi parmi d’autres, ni un simple règlement de coexistence. C’est une conception du respect de la spiritualité de chacun, de la liberté de croire ou ne pas croire, un pari sur un monde dans lequel tout le monde a sa place qu’il soit croyant ou non croyant. Elle repose sur l’idée que nous pouvons vivre ensemble non parce que nous sommes semblables, mais parce que nous acceptons de nous reconnaître comme égaux en dignité, indépendamment de nos croyances, de nos origines ou de notre rapport au sacré.
Or, la période actuelle met cette ambition à rude épreuve. Le séparatisme – au sens large – n’est pas seulement une réalité territoriale ou sécuritaire : il est une tentation intellectuelle très présente dans la société. Chacun est invité à se retrancher derrière les frontières du même : même communauté, même culture, même foi, même vécu. La société se transforme en une mosaïque d’expériences parallèles, où la parole publique elle-même se fragmente en récits concurrents. Dans ce contexte, la laïcité apparaît tour à tour comme un rempart, un irritant, un symbole ou un prétexte.
La loi de 1905 n’a pas pour vocation de surveiller les consciences, mais de les libérer. Elle ne demande pas aux individus de renoncer à leur foi, mais à l’État de ne jamais l’imposer. Elle ne cherche pas à effacer les religions, mais à empêcher qu’elles deviennent des instruments de domination ou des marqueurs d’exclusion. En ce sens, la laïcité n’a rien d’un athéisme d’État : elle est plutôt un espace où peut naître la possibilité du commun.
C’est pourquoi la tentation récurrente de la « réformer » dit souvent plus de nos peurs que de ses prétendus défauts, comme envisagé en 2018 par le gouvernement du président Macron. Réécrire la loi de 1905 reviendrait à modifier l’équilibre subtil entre liberté et égalité, entre le droit de croire et le droit de ne pas subir la croyance d’autrui. Or un équilibre n’est pas un slogan : c’est une architecture fragile, patiemment construite, que des ajustements trop rapides peuvent faire vaciller.
Pour autant, nier l’existence de tensions serait naïf. Dans certains territoires, l’espace commun se rétracte. Les logiques d’enfermement identitaire – religieux, culturel ou social – progressent. Des pratiques séparatistes émergent, parfois sous une forme rigide qui substitue à la loi civile une norme d’origine religieuse. Refus de mixité, pression sur les femmes, suspicion envers les institutions, mise à distance de l’école : autant de phénomènes qui révèlent moins de la religion elle-même que de l’utilisation politique ou identitaire qui en est faite.
Le défi est d’autant plus grand que ces comportements naissent souvent dans des zones où la République n’est plus assez forte : là où l’école peine, où les services publics se retirent, où le tissu social s’effiloche. Le séparatisme est alors moins une idéologie qu’une réponse – parfois maladroite, parfois dangereuse – à un sentiment d’abandon. C’est le visage social d’une République qui n’a pas tenu toutes ses promesses.
Ainsi, la laïcité ne peut être défendue dans l’abstraction. Elle doit être incarnée. On n’oppose pas un concept à un vide : on oppose à un vide la présence de l’État, l’attention de la République, la qualité des services publics, l’accès à la culture, à l’éducation, au soin, à la justice. La laïcité n’est vivante que si la République l’est elle-même.
La laïcité ne demande pas d’être neutre en tant qu’individu, mais d’accepter que l’espace collectif le soit. Elle ne contraint pas les consciences : elle les protège. C’est pourquoi elle demeure le meilleur antidote aux séparatismes. Non pas parce qu’elle les combat frontalement, mais parce qu’elle redonne aux citoyens un horizon commun qui les dépasse.
Si la laïcité suscite aujourd’hui des résistances, notamment chez certains jeunes, c’est qu’elle est souvent présentée de manière punitive, comme une restriction ou une défiance. On la confond avec l’interdiction, alors qu’elle est d’abord permission : permission de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, de vivre sa spiritualité dans le respect des autres. Il faut donc réapprendre à la dire, à l’enseigner, à la transmettre. Non sous forme de slogan ou d’injonction, mais comme une aventure intellectuelle et morale, un chemin vers la liberté individuelle et la fraternité collective.
L'État laïc que nous défendons ne fait pas de différence entre les citoyens selon leur conscience. C’est affirmer avec Victor Hugo que l'État doit être chez lui et l'Église chez elle. Dès que nous sentons l'expression d'une prétendue laïcité de combat contre la religion et non contre le fanatisme, nous la combattons. Dès qu'elle est manipulée par des intégristes qui ne souhaitent pas que les convictions de leurs coreligionnaires soient compatibles avec la République, nous la combattons. Dans notre cité, la seule loi qui vaille est celle que les femmes et les hommes se donnent à eux-mêmes.