Le socialisme à l'heure du monde

Un fantôme hante la Gauche : celui du socialisme. Il n’effraie plus, il disparaît, en France et en Europe. La bourgeoisie du siècle dernier le trouvait trop menaçant, celle d’aujourd’hui le voit résigné et étranger à lui-même. Le socialisme a manqué de se dissoudre dans l’infléchissement libéral. Pourtant, parallèlement, un besoin impérieux de socialisme se fait de plus en plus sentir. La pandémie l’a montré : la mise hors marché de la santé par la solidarité collective que nous lui devons n’est pas dépassée. Ses conquêtes d’hier démontrent leur actualité et de nouvelles l’attendent.

Notre génération assiste au réveil de l’Histoire et à la fragilisation du monde. Nous voyons petit à petit les grands équilibres écosystémiques, géopolitiques, socio-économiques se déchirer. La crise sanitaire a révélé l’extrême fragilité de notre société, projetée dans une histoire humaine et climatique où se joue l’avenir de l’espèce et de la planète. Face à cela, nous sommes unis par une conviction : le socialisme a été et demeure la critique la plus féconde de la modernité libérale, il est l’aiguillon des conquêtes sociales, il est la voie pour régler la crise climatique par la justice et la solidarité, il est la seule doctrine politique à même d’organiser la planification écologique et de réencastrer l’économie dans le monde social et la matérialité biologique. Dès lors, notre devoir est d’organiser le retour du socialisme dans l’histoire.

Combler le fossé entre le désir diffus de socialisme qui s’exprime partout et le Parti socialiste, voilà ce qui guide notre engagement. Sympathisants, militants ou élus, nous partageons cette même ambition. C’est elle qui guide le constat et le plan de réorganisation du Parti socialiste que nous proposons.

LE DÉSIR DIFFUS DE SOCIALISME

Si le Parti socialiste a été affaibli, le désir de socialisme, lui, est plus présent que jamais. Après les trente piteuses et le retour des injustices, le XXIe siècle relance la lutte pour la justice et l’émancipation.

Les mouvements sociaux n’ont pas attendu que le Parti socialiste sorte de sa torpeur. L’aspiration à la justice comme modalité de règlement de la crise climatique, l’aspiration à la justice comme motif de lutte contre le capitalisme, l’aspiration à la justice comme moteur des grandes luttes transhistoriques contre les refuges de l’iniquité se fait entendre sur internet et dans nos rues, s’affiche sur nos murs et nos écrans depuis plusieurs années. La justice contre la confiscation démocratique. La justice contre tous les signes de la domination masculine et du virilisme. La justice contre toutes les manifestations de discriminations raciales, confessionnelles ou fondées sur l’orientation sexuelle. La justice comme modalité impérative de règlement des tensions internationales. Ces combats sont les nôtres et les mouvements sociaux qui les portent nous précèdent et nous obligent. Leur écho s’imprime d’ores et déjà dans l’évolution de nos mœurs, notre rôle est de l’amplifier, de le relayer et de l’inscrire dans la loi.

Mais notre combat est autant idéologique que politique. Politique car les groupes qui dominent les rapports de force dans notre société
ont trouvé dans un libéralisme renouvelé le discours justificateur de
leurs prétentions exorbitantes et illégitimes. Idéologique car la pensée
conservatrice, elle aussi, se réveille, réactivant sa tradition intellectuelle et politique. Il est temps d’exhumer la nôtre. Nos penseurs et nos intellectuels, nos femmes et hommes d’action les surpassent de loin. Prenant appui sur eux, nous nous placerons au-dessus de la mêlée
des polémiques stériles quotidiennes. Nous le pouvons d’autant plus facilement que notre doctrine a toujours été propice à son actualisation : la pensée socialiste est animée d’un idéal en mouvement, qui traverse les âges et vit avec son époque. Cette pensée forte, lieu d’appréhension du monde et de ses enjeux, est la condition du renforcement du lien, qui s’est distendu ces dernières années, entre notre parti et les classes populaires.

Surtout, la pensée socialiste est la plus à même de répondre aux enjeux de l’heure, aux premiers rangs desquels se hisse la question écologique. La question écologique est au socialisme d’aujourd’hui ce que fut la question ouvrière au socialisme du XIXe siècle. Le socialisme s’imposa aux ouvriers comme la meilleure façon de régler la question ouvrière comme demain il s’imposera aux écologistes comme la meilleure façon de régler la question écologique. La meilleure, contre d’autres. Les mêmes alternatives qui s’offraient au XIXe siècle pour régler la question ouvrière, s’offrent à nouveau aujourd’hui à nos sociétés pour régler la question climatique. Les réactionnaires ne jurent que par la contrainte : de la crise environnementale ils déduisent d’hypothétiques lois naturelles qui ne visent qu’à réinstaurer un ordre conservateur dépassé qu’ils seront tenter demain d’imposer par la force. Quant aux libéraux, ils assurent que le marché saura prendre en compte les externalités négatives et s’adapter, de lui-même. Ils oublient que le prétendu « marché du travail » ne sût jamais s’autoréguler au bénéfice des travailleurs. Le socialisme, lui, propose un principe : la justice. Là où les luttes ouvrières étaient autant d’occasions de tendre vers le triomphe de la justice, les luttes climatiques sont le plus formidable moteur que le socialisme puisse trouver à la diffusion de son idéal. Pour nous, socialistes, la question climatique rallume l’espoir du triomphe de la justice dès aujourd’hui et pour les générations futures.

Le primat de l’intérêt général sur les intérêts privés, un partage des richesses plus juste, une meilleure compréhension de nos interdépendances, une plus grande socialisation des moyens de production, une planification qui donne une orientation à l’économie, un chemin collectif qui réveille la solidarité nationale et internationale : tous les grands projets du socialisme en général, et du socialisme français, démocratique et républicain en particulier, croisent les aspirations de celles et ceux qui aujourd’hui exigent à raison plus d’émancipation, plus de justice, plus de solidarité. C’est pourquoi le Parti socialiste doit rattraper son retard sur le socialisme diffus qui s’exprime partout.

OUVRIR LE PARTI AUX PORTEURS DE SON IDÉAL

L’objectif du Parti socialiste doit demeurer la conquête du pouvoir. Mais un objectif n’est pas une fin en soi : le socialisme n’épuise pas sa raison d’être dans les résultats électoraux. Le Parti socialiste n’a aucune finalité autonome. La conquête du pouvoir ne se justifie que si le parti demeure relié aux aspirations de justice qui s’expriment dans la société. C’est ce lien qui s’est distendu, c’est ce lien qu’il faut retisser. À ce titre, le Parti doit s’ouvrir à tous les mouvement sociaux porteurs d’un idéal de justice, qu’ils émanent de collectifs diffus, d’associations coordonnées ou d’organisations-sœurs séculaires comme les syndicats. Tous doivent trouver dans le Parti un espace qui accueille leurs combats pour le prolonger.

Ouvrir grand nos portes, velléité répétée à chaque congrès depuis 30 ans, ne suffira pas. Les militants socialistes doivent sentir le pouls des dynamiques sociales en s’impliquant qui dans les mouvements, qui dans les associations, qui dans les syndicats. Si dans ses statuts le parti incite déjà à la multiplication des affiliations, il doit désormais faire une place de choix dans son organisation interne à tous les militants qui en plus d’œuvrer pour ses victoires électorales sont d’ores et déjà les artisans de son idéal chaque jour, chaque heure, dans la société.

Ce pied dans le réel doit aussi fonder une nouvelle modalité d’implication des militants. La base géographique de leur action n’est plus suffisante. Il est impératif de digitaliser efficacement le parti et de reconstruire des commissions de travail thématiques qui permettront à chacun d’éclairer par son expérience et sa compétence particulières ses propositions. Cette réforme de la thématisation de l’adhésion, qui sans la remplacer s’ajoute à l’organisation territoriale, trop longtemps repoussée, nous a privé de nos propres forces vives. Surtout, elle a été remplacée
par une externalisation de la réflexion et du travail programmatique qui s’est avérée délétère pour la vie collective du parti. Plutôt que de se disperser et in fine de se désarticuler, le Parti doit être la force centripète qui, autour de son noyau de militants, agrège toutes les institutions qui veulent participer de sa réflexion et de son action.

Car le Parti socialiste ne saurait être le simple porte-voix des aspirations sociales populaires. En son sein, les aspirations qui s’expriment dans la société sont transformées. Il a besoin des sociologues, géographes, anthropologues, historiens, économistes, urbanistes, ethnologues, politistes, philosophes... qui doivent nous permettre de comprendre les causes des injustices auxquelles les mouvements sociaux réagissent. C’est grâce à leur travail patient que le symptôme de la pathologie sociale qu’est le mouvement social peut être ramené à ses déterminations profondes. Le mouvement social est le moteur de l’action du Parti, mais sans l’objectivation permise par les sciences sociales, l’action est aveugle. Depuis plusieurs années, la recherche française fourni les armes analytiques de nos combats intellectuels. À eux aussi, chercheurs et chercheuses, il convient d’ouvrir grand nos portes et d’offrir nos tribunes. Leurs travaux sont les premiers instruments de nos victoires futures et plus que jamais, alors que seules les idées réactionnaires ont réussi à bousculer le libéralisme idéologique ambiant, nous devons prêter notre écho à leurs voix. Mais au-delà et avec eux, le Parti socialiste doit donner la parole à chacun de nos concitoyens, en identifiant et relayant ce qui mobilise ou indigne les Françaises et les Français, quelles que soient leurs conditions. Être la caisse de résonance des préoccupations du quotidien est la condition indispensable de ce lien renouvelé entre le socialisme du parti et le socialisme diffus de la société.

Si le Parti socialiste doit s’agréger les forces du mouvement et de la science, c’est pour remplir sa fonction : transformer les règles qui régissent notre vie commune. Elle sera remplie d’une part, par un travail politique de conquête du pouvoir et d’autre part, par une pratique singulière de l’exercice des responsabilités gouvernementales. Telle est la deuxième étape de la transformation positive des aspirations qui sourdent de la société. Les réformes qui doivent conduire nos sociétés vers la justice ne s’imposeront pas d’elles-mêmes. Elles sont des conquêtes patientes, méthodiques, obstinées contre les habitudes et les forces de la réaction coalisées. Elles sont guidées par un art de la transformation des institutions. A ce titre, elles doivent être préparées en amont et conduites avec expertise. Telle est la tâche dans laquelle interviennent les experts de l’État qui nous sont proches. La technocratie n’est pas uniforme. Dans la haute administration, dans l’administration locale, dans les institutions européennes se trouvent des femmes et des hommes qui partagent nos aspirations. Détenteurs d’un savoir sur l’organisation des institutions, ils doivent jouer leur rôle en accompagnant, sans jamais les déterminer, la législation et les politiques publiques qu’entend conduire le Parti socialiste. Réagir à la trop grande politisation d’une partie de l’administration en la rejetant, rendrait le socialisme impotent. La technocratie socialisante doit se tenir à nos côtés, cantonnée à sa juste place et engagée dans sa propre réforme.

Tel est l’agencement des forces des différents acteurs de l’émancipation, de la justice et de la solidarité que le Parti socialiste doit à nouveau organiser. Et il doit le faire tout de suite, à travers un travail programmatique que tous les citoyens de gauche, et au-delà, n’en finissent plus d’attendre. Il doit le faire avec en ligne de mire l’élection présidentielle de 2022.

LE COMBAT SOCIALISTE À L’ORDRE DU JOUR

Cette élection appelle un programme. Les idées foisonnent : dotation universelle en capital, extension des minima sociaux au plus de 18 ans, gratuité des transports en commun de proximité, transition écologique décennale par filières, relocalisation de la production et notamment de la production agricole, reconstruction écologique, lutte contre les passoires thermiques et l’habitat insalubre ou le mal logement, automaticité des prestations sociales pour lutter contre le non recours... Ce sont toutes ces idées qui sourdent des mouvements sociaux et des organisations militantes que nous devons passer au tamis du socialisme en accueillant celles et ceux qui les portent. Mais cette ouverture du Parti socialiste doit s’affirmer pour ce qu’elle est : la suppression de l’écart entre les aspirations au socialisme qui s’expriment partout et l’image qu’a donné le parti. Le Parti socialiste est un parti de gauche, c’est vrai. Le Parti socialiste est un parti républicain, c’est évident. Aux heures de danger véritable – le boulangisme, l’Affaire Dreyfus, le régime de Vichy – les socialistes furent toujours les premiers à défendre la République. Mais le Parti socialiste est avant tout un parti socialiste. En cherchant ses modèles hier dans la gauche britannique ou chez Clémenceau, demain dans la gauche américaine ou le gaullisme, le Parti socialiste régresse.

Plutôt que de copier, le Parti socialiste français doit inspirer. C’est par cette voie qu’il retrouvera sa force motrice pour le monde. Plus que jamais l’idéal d’internationalisme dont il est dépositaire est nécessaire. Plus que jamais le destin de la France socialiste est lié au socialisme international. Le réveil du socialisme français sera un signal pour tous
les autres socialistes du réveil d’un nouvel internationalisme. Et à l’heure de la crise climatique, c’est ce nouvel internationalisme qui, refusant les poussées autoritaires et les égoïsmes nationalistes actuels, sera à même
de faire triompher la liberté, la justice, la solidarité et la paix dont l’Europe et le monde ont besoin pour persévérer.

Ce mantra socialiste doit inspirer nos actions et servir notre cause pour retrouver le fil d’une histoire glorieuse dont notre première tâche sera de recruter les héritières et les héritiers. C’est à cette condition qu’une génération entière, éloignée des partis, déçue de l’échec du précédent quinquennat, viendra à nous dès lors que notre maison arborera à nouveau ses couleurs avec fierté. 2017 a été une épreuve douloureuse et décisive pour notre formation politique. Des départs et des trahisons l’ont évidemment affaiblie. Mais au regard de l’idéal, ce n’est pas le nombre d’adhérents qui fait la force. Voilà le paradoxe : avec Olivier Faure, qui a courageusement porté une stratégie d’ouverture et de renouvellement qui lui a permis d’arrêter sa chute, le Parti socialiste n’a paradoxalement pas été aussi riche de promesses depuis fort longtemps.

Nous, militants et sympathisants socialistes, nous voulons écrire une nouvelle page de son histoire.

 

Signataires : 

Willy BOURGEOIS, Premier secrétaire fédéral PS du Jura, Conseiller régional Bourgogne-Franche-Comté, Adjoint au maire de Lons-le-Saunier ;

Rémi CARDON, Premier secrétaire fédéral de la Somme, Sénateur ;

Christophe CLERGEAU, Président du groupe socialiste au conseil régional des Pays de la Loire, Secrétaire national du PS à l’Europe ;

Arthur DELAPORTE, Président du Bureau national des adhésion ;

Marion FONTAINE, Historienne du mouvement ouvrier, directrice des cahiers Jaurès ;

Céline HERVIEU, Secrétaire de section PS Paris, Conseillère de Paris déléguée à la petite enfance ;

Nina KARAM-LEDER, Membre du bureau d’Hémisphère gauche ;

Sarah KERRICH, Secrétaire fédérale à la reconquête du Nord ;

Joséphine LANFRANCHI, Adjointe au maire du XIe arrondissement de Paris ;

Sophie LEHNER , Secrétaire de section de Creil, Première adjointe au maire ;

Milo LÉVY-BRUHL , Administrateur de l’OURS et de la Maison Léon Blum ;

Adrien MADEC, Responsable des publications d’Hémisphère gauche ;

Athénaïs MICHEL , Élue Paris en commun du VIIIe arrondissement ;

Alexandre OUIZILLE, Premier secrétaire fédéral de l’Oise, Président d’Hémisphère gauche, Premier adjoint au maire à Villers- Saint-Paul ;

Martin PAUGAM, Secrétaire de section Redon-Pipriac, Membre suppléant du Conseil national 

Christophe PROCHASSON , Président de l’EHESS ;

Claire REBOISSON , Militante socialiste à Compiègne ;

Maxime SAUVAGE, Secrétaire national du PS à la République des territoires, Premier adjoint au Maire du XXe arrondissement de Paris ;

Jean-Frédéric SCHAUB, Militant socialiste et historien ;

Boris VALLAUD, Député des Landes, Porte-parole et secrétaire national au projet ;

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